PIERRE CHAMPION

HISTOIRE POÉTIQUE

DU QUINZIÈME SIÈCLE

TOME II

Avec vingt-quatre photoiypies hors texte

CHARLES D’ORLÉANS. LE PAUVRE VILLON.

VRNOUL GREBAN. JEAN MESCHINOT LE « BANNI UE LIESSE » . Me HENRI BAUDE ÉLU DES FINANCES ET POETE.

JEAN MOLINET RHETORIQUEUR .

PARIS

LIBRAIRIE SPÉCIALE POUR L'HISTOIRE DE FRANCE

HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR ÉDOUARD CHAMPION

5, QUAI MALAQUAIS (VI*)

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BIBLIOTHEQUE DU XVe SIECLE

TOME XXVIII

HISTOIRE POÉTIQUE

DU QUINZIÈME SIÈCLE

TOME II

BIBLIOTHÈQUE DU XVe SIÈCLE

Tome I. Pierre Champion. Guillaume de Flavy. Planches. 10 fr.

Tome II. Le meme. Cronique Martiniane. 6 fr.

Tome III. Le même. Le manuscrit autographe des poésies de Charles d’Or¬ léans. iS fac-similés. 10 fr.

Tome IV. II. Châtelain. Recherches sur les vers français au AT® siècle. 10 fr.

Tome V. P. Champion. Charles d’Orléans, joueur d’échecs. In-4, pl. 3 fr.

Tome VI. E. Langlois. Nouvelles françaises inédites du XVe siècle. 5 fr.

Tome VII. P. Champion. Le Prisonnier desconforté. Planches. 5 fr.

Tome VIII. G. Doutrepont. La littérature française à la cour des ducs de Bourgogne. 12 fr.

Tome IV. Ch. Petit-Dutaillis. Documents nouveaux sur les mœurs popu¬ laires et le droit de vengeance dans les Pays-Bas au XVe siècle. G fr.

Tome \. Gaillet. Relations de Lyon avec la Bresse et le Maçonnais. 2 fr. 5o

Tome XI. P. Champion. La librairie de Charles d'Orléans. Avec alhum in-folio de 34 phototypies. 20 fr.

Tome XII. Soderhjelm. La nouvelle française au XVe siècle. 7 fr. 5o

Tome XIII. P. Champion. La vie de Charles d’Orléans. Avec planches. Épuisé.

Tome XIV. Ch. Oulmont. La poésie morale, politique et dramatique à la veille de la Renaissance. Pierre Gringore. 7 fr. 5o

Tome XV. Ch. Oulmont. Etude sur la langue de Pierre Gringore. 4 fr.

Tome XVI. Mathilde Laigle. Le livre des trois vertus de Christine de Pisan et son milieu historique et littéraire. Avec, planches. 7 fr. 5o

Tome. XVII. Arm. -Ad. Messer. Le Codice aragonese. Etude générale, publi¬ cation du manuscrit de Paris. Contribution à l’histoire des Aragonais de \aples. Ouvrage illustré de deux fac-similés et sept gravures dans le texte. i5 fr.

Tome XVIII. Léon Mirot. Une grande famille parlementaire au XIVe et au ATe siècle. Les d'Orgemonl, leur origine, leur fortune. Le Boiteux d’Or- gemont. 7 fr. 5o

Tome XIX. F. M. Graves. Quelques pièces relatives à la vie de Louis Ier, duc d’Orléans, et de Valentine Visconti, sa femme. 7 fr. 5o.

Tome XX-XXI. Pierre Champion. François Villon. Sa vie et son temps. 2 volumes ornés de 49 planches. Epuisé.

Tomes XXII et XXIII. P. Champion. Le Procès de Condamnation de Jeanne d'Arc. 1921, 2 vol. de xxxn-4i6 et ex 45a p. et pl. 5o fr.

Tome XXIV. E. Vansteenberghe. Le Cardinal Nicolas de Cues (l'iOl-l U6éi). 1921, xx-5o6 p. 35 fr.

Tome XXV. G. Cohen. Mystères et moralités du manuscrit (il 7 de Chantilly. 1921. in-4°, cxix-i4o et 2 pl. Epuisé.

Tome XXVI. Ch. Samaran. Un diplomate français du XVe siècle. Jean de Bilhères Lagraulas, cardinal de Saint-Denis. 1921, in-8°, 112 p. et 1 fron¬ tispice. 10 fr.

PIERRE CHAMPION

HISTOIRE POÉTIQUE

nu QUINZIÈME SIÈCLE

TOME II

Avec vingt-quatre pliototypies hors texte

CHARLES D'ORLEANS. LE PAUVRE VILLON.

\RNOUL R RE R AN. JEAN MESCII1NOT LE <( BANNI DE LIESSE » Me HENRI B AU DE ÉLU DES FINANCES ET POETE.

JE AN MOL I N ET RHETORIQUEUR .

PARIS

LIBRAIRIE SPECIALE POUR L'IIISTOIRE DE FRANCE

HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR ÉDOUARD CHAMPION

5, QUAI MALAQUA1 S (VIe) 192.T

Il a été tiré cinquante exemplaires numérales sur hollande.

Copyright i(ji3 hy Edouard Champion

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Manuscrit personnel de poésies de Charles d’Orléans

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CHARLES D’ORLÉANS

PRINCE DES LIS ET DE LA POÉSIE

Parmi les manuscrits du fonds français de la Bibliothèque Nationale, il est un gros livre de poésies, de petit format, que j'ai ouvert pour la première fois il y a bien longtemps.

J’allais y collationner des pièces de François Villon et je ne me doutais guère que cette bible de poésie, que je savais renfermer les compositions de Charles d’Orléans et celles de ses amis, allait me donner un tel plaisir et m’occuper tant d'années.

Dans ce manuscrit, tout semblable à ceux que les jongleurs d’autrefois portaient dans leur sacoche pour rafraîchir leur mémoire, dans ce « saint livre », comme l’a nommé sans doute François Villon qui a pu le tenir entre ses doigts, j’eus le bonheur de reconnaître l’exemplaire original des poésies du bon duc, la main du poète qui y avait corrigé et transcrit de sa belle écriture beaucoup de ses compositions. Comme on ne prêtait alors nulle attention à ce livre, d’aspect médiocre, j'eus la possibilité de l’emprunter et de le conser¬ ver plusieurs mois dans ma chambre d’écolier. Quelles belles heures de rêverie douce, en tête à tête avec le « prince clé¬ ment », je passai alors! Je voulus arracher son secret à ce livre fait pour les tendres cœurs et les subtils amants. Car je possédais en quelque sorte les cahiers de poésie Charles avait dit sa vie amoureuse, ceux-là qu’il conserva secrètement dans sa librairie, parmi tant de gros livres ennuyeux, vêtus de noir comme lui.

IL - ]

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HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

A lire sur ces petits feuillets les vers de Charles d’Orléans, il me semblait qu ils étaient encore tout chargés de confi¬ dences. Un grand désir me vint de montrer le poète dans la « chambre de sa pensée », comme lui-même avait évoqué son cœur, de dire

La vraye histoire de douleur,

De larmes toute enluminée.

Aujourd’hui je n’ai plus, et c’est bien juste, la liberté de tourner les 537 pages du manuscrit français 25 458 dans le secret de ma chambre. On me le communique au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, à la réserve, enclos dans un écrin. Mais mon émotion est toujours la même, ma joie toute semblable, à feuilleter les pages de cette relique.

Elles ne sont pas enluminées de larmes, comme l'a dit allégoriquement le bon duc. Imaginez une suite de feuillets de vélin fin, le début des pièces de notre poète, rangées suivant leur forme, a été soigneusement transcrit de la main d'un scribe, orné de lettres capitales à fleurons dorés, avant 1 453 . Mais, par la suite, ces cahiers ont été complétés par d’autres. Puis d'autres feuillets ont été ajoutés, dépourvus d'ornementation, sur lesquels toutes sortes de mains ont écrit, le duc écrira lui-même, présentant un intérêt plus passionnant encore. Et nous trouvons enfin des cahiers blancs... Tout cela dans un désordre décevant (on a utilisé des réserves dans le fonds primitif de la transcription ancienne), irritant comme une énigme1.

N’avons-nous pas matière à belle songerie? Comment ne pas céder au désir de confronter l’œuvre et la vie de Charles d’Orléans, de connaître un vieil homme d’autrefois, et dans le secret de son cœur?

i. Pierre Champion, le Manuscrit autographe des poésies de Charles d Orléans. Paris, 1907, in-8. Sur la question des écritures : la Librairie de Charles d'Orléans avec un album de fac-similés. Paris, 1910, in-8.

CHARLES D’ORLÉANS

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*

* *

La vie de Charles d’Orléans est mieux connue de nous que celle de tel poète de l'âge romantique et même que celle de certains de nos contemporains1. D’innombrables documents, pièces comptables ou diplomatiques de l’ancienne Chambre des Comptes de Blois, la rendent très proche de nous. Le dépouillement de ces pièces a permis de retracer la vie du poète : vie pleine de tragiques soucis et d’amusements puérils. Ainsi nous pouvons vérifier, sous les voiles de l’allé¬ gorie, le caractère autobiographique des poésies de Charles d’Orléans. Alors nous apparaît l'image d’un vieil homme, très ancien et très près de nous ; nous le surprenons dans ses habitudes, dans son costume, dans ses manies, lisant les livres de sa librairie, jouant aux échecs et aux tables, faisant œuvre de scribe, subtilisant ou ironisant sur les blessures sanglantes qu’il prétendait avoir reçues d’Amour, philoso¬ phant sur sa destinée. Car sa vie fut la matière de tant de petites pièces que le poète disposera harmonieusement; et il marquera leur chronologie sentimentale par les fêtes de la Saint Valentin ou celles de mai.

Si ce caractère autobiographique de tant de compositions de Charles d’Orléans ne s’impose pas tout d’abord à l’esprit, c'est que les œuvres d’un temps, quand il est déjà assez éloigné de nous, paraissent comme impersonnelles. Elles appartiennent à ce temps. Mais c’est une illusion de notre propre vue. Il semble que tous les hommes fassent alors le même songé. Les compositions amoureuses d’un Chaucer, d’une Christine de Pisan, d’un Froissart paraissent repro¬ duire la même allégorie, répéter le même rêve. Mais comme les comptes de la maison d’Orléans nous permettent de vérifier les occupations et de connaître les goûts du duc

i. On trouvera les références qui manquent ici, et l’iconographie du sujet, dans l'ouvrage que j’ai consacré à la Vie de Charles d'Orléans. Paris, i9ir, in-8.

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

Charles, nous sommes amenés à conclure que les petites allégories que le poète inventa, et qui marquent les nuances de son esprit, étaient pour lui de vivantes figures : tout cela était vrai, plein de malice et de bonhomie. Nous entrons tout à coup dans l'intimité du poète. Nous sommes introduits dans son cercle et nous rencontrons ses amis. Nous éprou¬ vons le sentiment d’avoir commis comme une indiscrétion, du moins quand nous tenons ses propres papiers; nous sommes pris par le charme véritable et français qui se dégage si naturellement de son œuvre. Le vieux Charles d’Orléans nous fait voir ses bibelots, le trésor de ses pensées. On dirait la vitrine, au demeurant assez bourgeoise, un précieux maniaque a rangé toutes ses menues figurines, comme une collection de petits Saxe.

11 n’est pas beaucoup de vies aussi pleines de contrastes et de tragique que celle de Charles d’Orléans. Il est, au demeu¬ rant, peu d’œuvres le tragique soit à ce point absent.

Ce jeune homme, raffiné et sensible, qui succombera sous le poids d une destinée trop lourde, d’une querelle qui le dépasse, la vengeance de l’assassinat de son père, et qui ne fut à aucun moment de sa vie propre à l’action, rappelle flamlet; et la poursuite d’un meurtrier puissant, entreprise sur l’ordre d’une voix d’outre-tombe, celle de l’inconsolable Valentine de Milan, sa redoutée dame et mère qui lui com¬ mande de n’oublier mie, fait penser à la tragique histoire du prince de Danemark1. Mais il y a quelque chose de plus tragique encore dans la vie de Charles d’Orléans. Pendant sa captivité, alors que toute paix qui eût amené sa délivrance lui semblait bonne, même celle faite au détriment des intérêts fondamentaux du véritable héritier du royaume de France, de celui qu’il nommait, comme un Anglais, le « dauphin Charles », de son roi enfin, le duc d’Orléans avait mis tout

i. C’est un rapprochement qui s’impose et que R . L. Stevenson a très justement indiqué. On aurait pu donner comme titre à la présente étude celui du primitif drame de Shakespeare.

CHARLES O ORLÉANS

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son espoir dans le fils du meurtrier de son père, Philippe le Bon,« son cher cousin », « son maître et son ami », comme il le nommera.

Charles d’Orléans ne ressemblait en rien à l’image légen¬ daire que se faisait de lui le bon peuple de France, Fidèle à l’infortune et toujours frémissant à l'idée de l’injustice. Ft sans doute il ignora qu’une Pucelle s’était mise en marche pour recouvrer ses places, qu elle avait déclaré que le prison¬ nier était « de sa charge » et qu’elle mourrait volontiers pour l’aller quérir en Angleterre. Car le peuple de France était révolté à l'idée de cette invasion par l'ennemi des terres d’un prisonnier : c’était si déloyal et injuste! Et Jeanne disait bien savoir que Dieu aimait le duc d’Orléans; et elle-même l’aimait « plus que l’aise de son corps ». Elle rêvait de faire des prisonniers pour les échanger contre lui; et parfois ses saintes lui insinuaient de passer la mer pour aller le cher¬ cher. C'est un fait qu’inspirée par l’esprit du Seigneur, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, la jeune fille avait délivré la cité d’Orléans, qu’elle avait porté une robe de vert perdu doublée de satin blanc qui étaient les couleurs de la maison du duc prisonnier.

On peut penser que l’avertissement d’un clerc d’Asti, adressé de si loin, ne lui parvint sans doute pas; car Charles d’Orléans paraît avoir tout ignoré de cette merveilleuse aventure. Mais jamais, par la suite, il n’a nommé la Pucelle. Elle n’est mentionnée dans aucun de ses vers, même pas dans ceux-là qui, beaucoup plus tard, célébreront l’expul¬ sion des Anglais. Un clerc bourguignon comme Martin le Franc osera dire, dans un livre dédié à Philippe le Bon, du bien de la Pucelle; François Villon, un dévoyé et un errant, donnera un souvenir à « Jehanne la bonne lorraine » : un prince français, qui lui devait tant, qui a joué toute sa vie au jeu de ses pensées, à matérialiser des souvenirs, ne dira pas un mot pour Jeanne en reconnaissance. C’est là, il faut l’avouer, quelque chose de scandaleux. La ville d’Orléans

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HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

par sa fête municipale; le Bâtard, si bon Français et si grand homme d’action, se chargeront de réparer cet oubli déplo¬ rable. Mais il demeure très cruel : et cela nous donne à penser que le manque de caractère, en dépit d’un talent charmant et de la bonté reconnue par tous chez l'homme, est vraiment une tare d'une incroyable laideur.

Alors le tragique de la vie de Charles d’Orléans s’accentue encore. Nous évoquions tout à l’heure Haml.et, prince de Danemark; que dire de l'affligeant héros du drame réel, de ce prince des lis, le plus subtil et gentil esprit de France, esclave d une maison ennemie, prisonnier moralement du Bourguignon quand il s’évade des mains des Anglais, qui demeure leur prisonnier jusque sur sa propre terre, quand il est libre enfin ?

*

* *

Charles d Orléans naquit à Paris, le 24 novembre i 3q4 , dans 1 hôtel royal de Saint-Pol. Il était le quatrième fils que ^ alentine, vicomtesse de Milan, donnait à Louis, duc d’Or¬ léans, frère du roi Charles VI. Charles naquit donc au milieu du luxe magnifique et délicat de la maison de France; et il eut pour parrain le roi Charles, son oncle. C’est donc très exactement qu’il s’est dit :

Creu ou jardin semé de fleurs de lys.

Jeanne la Brune fut sa berceresse; puis l’enfant fut confié aux soins de Jeanne d’Ierville, dame de Maucouvent. Les premiers regards qu’il jeta sur le monde ne lui montrèrent que richesses et splendeurs, chambres tendues de magni¬ fiques tapisseries, buffets chargés d’orfèvrerie; et il portait de jolies houppelandes de damas vert fourrées.

L’enfant connut peu son père, un prince charmant et ter¬ rible, volage, toujours en chevauchées et en intrigues, menant de front les plus grandes entreprises diplomatiques et guer¬ rières, bâtisseur de châteaux s’alliaient la robustesse et

CHARLES D’ORLÉANS

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l’élégance : un homme qui savait ne pas sacrifier aux besognes ce qui fait la grâce de la vie, entouré d’une véritable cour d’artistes et de poètes, beau cavalier, bon danseur, le vrai roi de France d’alors et qui régnait au surplus sur le cœur de la reine Isabeau. Ce petit homme vif, dru etagile, dominait d’ailleurs tant de femmes ; prince charmant qui se laissait aimer plus qu’il n'aimait, subissant, résigné, l’antique blessure d'amour : (( Se j’ay aimé et on m’a aimé, ce a fait Amours; je l’en mer- cie; je m’en repute bien eureux. » Et il va dans la vie chan¬ tonnant et jouant avec son gant.

Charles suivit sa mère, la douce Valentine, que la reine Isabeau avait fait éloigner de la cour, jalouse peut-être de l’influence qu’elle exerçait sur l'esprit du roi fou qui l’appe¬ lait sa sœur bien-aimée. L’enfant vécut à Asnières dans le comté de Beaumont, à Brie-Comte-Robert, à Chàteauneuf- sur-Loire, avec ses frères et ses sœurs. Dans son exil, Valen¬ tine menait un train de reine, mais vivait en recluse. Elle était lettrée, demeura l’amie et la protectrice des écrivains qui s'empressaient à la cour de son mari. Certains venaient la visiter dans la belle saison; et l’un d’eux la comparait à une autre Suzanne, victime de la calomnie et des médisants.

Valentine lisait des romans d’aventure, des livres de piété, jouait sur sa belle harpe, chassait, portait des robes pleines de goût. Elle s’occupait de l’instruction de ses enfants que dirigea maître Nicole Garbet, bachelier en théologie et secré¬ taire du duc Louis. Ce bon latiniste apprit à Charles à lire et à écrire; l’enfant tint de lui cette belle écriture qui se distingue entre tant d'autres. Garbet lui enseigna également le latin; il copia pour les enfants d’Orléans un texte de Catilina et de Jugurtha que nous possédons encore. Sur cet exemplaire, un miniaturiste a représenté Salluste instruisant les trois enfants de Louis d’Orléans, vêtus de leurs longues houppelandes vertes. C’est un fait que Charles d'Orléans sut le latin d’une

i. Bibl. nat., ms. lat. h-.kl .

8 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

façon très suffisante et qu’il conserva le goût de cette langue toute sa vie. Bien doué, « langaigier », à l’âge de dix ans, il mettait en vers la morale qu'il tenait de son maître, intitu¬ lant gravement ce beau poème : Livre contre tout péché1. Charles eut donc l’enfance la plus douce, la plus heureuse, la plus splendide et la plus monotone tout ensemble.

Ou temps passé, quand Nature me fîst En ce monde venir, elle me mist Premièrement tout en la gouvernance D’une dame qu’on appeloit Enfance,

En lui faisant estroit commandement De me nourrir et garder tendrement,

Sans point souffrir Soing ou Merencolie Aucunement me tenir compaignie...

L’enfant ouvrait des yeux émerveillés sur toutes les richesses de ces belles résidences l'on passait tour à tour, tendues de hautes tapisseries aux longues ligures allégo¬ riques, sur les salles brasillantes, comme des chapelles, des feux de leurs verrières; il contemplait les clairs paysages de France, les ciels.de Loire et d'Oise, les miroirs d'eau, les forêts, les hautes demeures son père apparaissait parfois, fiévreux, parmi les groupes de chanteurs et les couples dan¬ sants, tel un autre dieu d’Amour.

Un petit bonhomme de prince est alors une valeur diplo¬ matique dont on use. Ainsi, à quatre ans, la dame de Mau- couvert et Jeanne la berceresse conduisent l’enfant à Eper- nay : il était vêtu galamment d une houppelande orfévrie, car il est fiancé à Élisabeth de Goerlitz, nièce de Wenceslas de Luxembourg, roi de Bohême et empereur des Romains. Quand il a dix ans, on dresse le contrat de son mariage avec Isabelle de France, jeune fille et veuve du roi d'Angleterre, Richard II : mariage qui fut célébré en grand apparat, à Compiègne, le 29 juin i4o6.

1. Bibl. nat,, ms. lat. 9 6 8 4 -

CHARLES D’ORLÉANS

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Charles était auprès de sa mère, à Château-Thierry, quand elle apprit que son mari avait été assassiné dans la rue Yieille-du-Temple tandis qu'il sortait de chez la reine, accou¬ chée en sa maison de Barbette, le 23 novembre 1407. Des sicaires, payés par Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, avaient lardé de coups, cruellement, le corps du prince char¬ mant dont la puissance grandissante gênait cet autre ambi¬ tieux qui aspirait à gouverner le roi fou. Ainsi dans la forêt de la vie, derrière les arbres aux fruits d'or, surgit la mort brandissant sa flèche. L'Italienne instruit ses enfants de leur malheur par ses cris et ses larmes; elle fait conduire dans la forteresse de Blois ses fils, retenant près d'elle son dernier et la femme de Charles, madame Isabelle. Elle donne à son aîné pour conseiller et chambellan, messire Sauvage de Yilliers. Charles, qui venait d'avoir treize ans, demeure plus étonné que triste de la mort de son père. Il n'est encore qu'un enfant. Il chevauche, insoucieux, à travers son duché et il fait son entrée à Orléans.

Pendant ce temps, Yalentine accourt à Paris, se jette aux pieds du roi, réclame justice pour la veuve et les orphelins. Elle crie vengeance contre Bourgogne, traître comme Judas et félon aux princes de la fleur de lis. Elle prend en mains l'administration des biens de ses enfants, fait mettre Blois en défense. A Paris, un maître en théologie et Normand expose la justification du duc de Bourgogne qui a fait tuer un tyran; il dénonce le « criminel d'Orléans » qui, au surplus, usait de pratiques nécromanciennes, d'un anneau enchanté pour soumettre à ses caprices toutes les femmes.

A Blois, Charles s’exerce aux armes. Yalentine réunit de l'argent, liquide la succession obérée de son mari, noue une alliance avec le duc de Bretagne; et Charles, de sa main d'écolier, signe la promesse de tenir les engagements de sa « très redoubtee dame et mere ». C’est la première apostille que nous possédions de lui, la première de ces signatures qu'il donnera sur des actes officiels, et qui tant de fois le lassèrent.

IO HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

Le 9 septembre i4o8, tout vêtu de noir, Charles va faire sa révérence au roi en l'hôtel Saint-Fol, demander vengeance de la mort de son père, réclamant, non sans éloquence, la justice due à l’homme le plus pauvre du royaume. Mais Jean-sans- Peur est vainqueur des Liégeois. Les Parisiens se montrent inquiets et madame Valentine meurt de courroux et de deuil à Blois, le 6 novembre i4o8,à l’âge de trente-huit ans, adju¬ rant ses enfants de poursuivre sa vengeance, donnant le plus confiant et le plus amoureux des regards au petit bâtard d’Orléans, ce Jean qu'elle disait lui avoir été volé et « qu’il n’v avait à peine des enfants qui fût si bien taillé de venger la mort de son père, qu’il était ». Son instinct de mère n’avait pas trompé Valentine. Et c’est vrai qu'entre tous, ce bâtard était l’homme d’action et l’espoir de la maisonnée. Valentine avait jeté à pleines mains l’argent pour trouver des vengeurs, porté dramatiquement le deuil de son époux, en clairs symboles sur ses devises et ses bijoux, la chantepleure ou arrosoir distillant des larmes; et elle allait répétant que « rien ne lui estoit plus, et plus ne lui estoit rien ».

Le jeune Charles fut émancipé par lettre du roi, le 10 dé¬ cembre i4o8, à l'âge de quatorze ans, et reconnu propre à gouverner ses terres et seigneuries. C'était un bien jeune homme, et fort peu préparé à soutenir la lourde querelle de sa famille. Il lit toutefois défendre Blois, inventorier la vais¬ selle d’or et d’argent, les livres de sa mère ; et il épousa effectivement sa jeune épouse, un peu plus âgée que lui tout de même. Le roi le réconcilie à Chartres avec monseigneur de Bourgogne : « Que chacun de vous pardonne, comme moi- même je pardonne à tous » ; l’enfant et le meurtrier échangent le baiser de paix. C'était la « paix fourrée » de trahison. Puis madame Isabelle devint grosse et elle devait mourir à Blois au temps de sa purification. Et Charles envoyait chercher une nourrice pour sa petite fille.

Ce que le jeune prince n’eût pas su faire, un homme terrible et batailleur le fit à sa place : Bernard, comte d'Ar-

CHARLES D ORLÉANS

I I

magnac, le rude connétable. Une alliance est signée entre les maisons d’Armagnac et d'Orléans ; et Charles réunit troupes et partisans. Comme il n'est pas de bonne alliance sans traité de mariage, Charles épousera la hile du conné¬ table, mademoiselle Bonne d’Armagnac. A Riom, dans le beau château du vieux duc de Berry, Charles, qui a seize ans» rencontre sa fiancée de onze ans ; il lui offre un tableau d’or représentant Notre-Dame (1410).

Les bandes méridionales se rassemblent, et Charles va se mettre à leur tête, avec son harnois neuf. Des manifestes sont adressés aux bonnes villes : on y dénonce l’indigne état du roi; on y affirme la justice de la cause d’Orléans. Des compagnies de gens d’armes qui portent sur l'épaule un signe de ralliement, des bandes de toile blanche, montent vers Paris, bientôt le nom d Armagnac, synonyme de tyran, fut hué par le populaire. Charles engage joyaux et pierreries pour soutenir l’entretien des compagnies ; il se livre aux prêteurs, aux usuriers lombards. Il poursuit, en même temps qu’une cause très juste, plus juste encore au sens féodal, la vengeance du crime qui l’a fait orphelin. Jean-sans-Peur reçoit avec mépris les cartels injurieux du duc d’Orléans ; il soulève en sa faveur les bouchers de Paris, enrôle les Anglais d’Arundel qui porteront l’enseigne de Bourgogne, la croix de saint André avec la fleur de lis. On les nommera les « écorcheurs » et ils sauront mériter leur sobriquet sanglant.

Et pendant dix années, ce ne seront que marches et contre¬ marches vers Orléans, dans le Valois, vers Paris que Jean- sans-Peur occupera, tout cela au grand dam des religieux et des pauvres campagnards. Les princes d’Orléans seront dé¬ clarés ennemis publics. Le duc de Bourgogne saura rallier à sa cause le roi de France. Comme l’avait fait le duc de Bour¬ gogne, Charles d’Orléans demandera des secours aux Anglais. Une paix, de quelques mois, interrompt ce pillage général. Un mouvement révolutionnaire soulève Paris, se déchaîne

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

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contre le roi lui-même, met la ville à feu et à sang. Un mou¬ vement de réaction y ramène le roi et les princes. Charles d’Or¬ léans fait son entrée dans la capitale, quitte sa robe noire pour celle des bandés, se montre aux côtés du dauphin, vêtu de de soie, obtient la condamnation des propositions par les¬ quelles maître Jean Petit, ce théologien colérique, avait tenté de justifier, six ans auparavant, l’assassinat de son père ( 1 4 1 4) . Et Jean-sans-Peur voit Compiègne, puis Soissons assiégés ; et Charles le poursuit jusque près d'Arras. Battu et humilié, Jean-sans-Peur doit à son tour jurer d’observer la paix. Charles fait célébrer à Notre-Dame de Paris le service solennel pour le repos de l’âme de son père. Cette année là, il porte de somptueuses robes brodées d argent sur lesquelles le dit d’une chanson était brodé de perles : Madame, je suis plus joyeulx.

Depuis si longtemps vêtu de noir, Charles d’Orléans prenait plaisir à se montrer dans cette parure étrange, amoureuse et puérile. De musique et de poésie il se vêtait, précieusement, sur ses vingt ans.

*

* *

Ce n’est jamais sans danger qu’on appelle l’étranger chez soi pour soutenir une querelle, si juste soit-elle. Les bandes anglaises avaient appris le chemin de notre pays. Divisée par les factions, la France était une proie trop facile et trop belle pour ne pas tenter un souverain qui, à défaut d’arguments certains sur la légitimité de ses prétentions, trouva des argu¬ ments nouveaux dans notre propre faiblesse et surtout dans la forte organisation militaire qu’il venait d'imposer à son pays.

Ce fut au demeurant un bon Anglais que le roi Henry V, un homme résolu, dur, implacable, dévot, dissimulé certes, mais qui exerça son office de roi, gravement, comme le prêtre son sacerdoce. Il avait observé les révolutions de France. Il gagne du temps, se prépare, fait alliance secrète avec le duc

CHARLES D’ORLÉANS

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de Bourgogne, se démasque tout à coup, réclamant pour lui une partie de la couronne de France, l’exécution des clauses du traité de Brétigny, et d’autres choses encore.

Charles d’Orléans passe l’hiver de l’année t 4 1 5 à Paris, insoucieux; il fait des cadeaux, achète des hijoux, héberge des Anglais, prend part à des joutes. Le roi anglais, lui, rassemble ses forces, rend le Tout-Puissant témoin de ses intentions pacifiques. Le n août, sur son grand vaisseau, la Trinité Royale, il prend la mer et débarque à l’embouchure de la Seine avec une forte troupe de gens d’armes, mineurs et canonniers, parfaitement en main et équipés.

Certes, Charles d’Orléans, qui venait de recevoir le dauphin, brûle d’aller le rejoindre en Normandie, aux premières escar¬ mouches. Il achète une belle armure milanaise d’acier, un cheval de bataille. Il n’est pas autorisé à rejoindre, tout d’abord, les troupes royales. En octobre, il retrouve la grosse armée de France l’on était trop nombreux, et qui aurait suffi, disait-on, pour anéantir plusieurs nations barbares ; on y voyait tout ce que la chevalerie comptait d’illustre.

L’affaire débute mal pour les Anglais. Les colonnes enne¬ mies cherchent à gagner Calais en longeant les côtes du pays de Caux. Les ponts sont coupés partout. Les fantassins an¬ glais portent tous un gros bâton, campent dans les champs, assez désemparés, à ce qu’il semble, et usés par la route. Les Français les suivent sur leurs flancs ; et parmi eux se trouve le jeune Charles qui, avec son cousin de Bourbon et le connétable, adresse au roi anglais un cartel chevaleresque : qu’il dise la place l’on pourra se rencontrer et l’heure. Henry V, très froid, déclare qu’il marche vers son royaume d’Angleterre à travers les champs. Il fait revêtir la cotte d’armes à ses gens et prendre aux archers leur bâton aiguisé aux deux bouts. Le a5 octobre, l’armée anglaise campait dans le voisinage d’Azincourt, parmi les jardins et les vergers coupés de haies. L’immense ost des Français leur barrait la route dans une sorte de jachère l’on enfonçait jusqu’aux

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chevilles. Charles d’Orléans est fait chevalier; il se tient dans la première bataille, celle-là que chaque chef revendique de conduire. La pluie tombait; les Anglais, couverts par les archers, sont déployés. Il faut Vaincre ou mourir. Les Anglais attaquent en poussant de grands cris et font voler d’innom¬ brables flèches sur la cavalerie française enlisée. La première bataille charge en colonne, s’écrase, se fait démonter par les fantassins anglais qui frappent les chevaliers bardés de fer comme le forgeron sur l’enclume. Et quand les archers dé¬ chaussèrent les morts qu’ils dépouillaient, ils trouvèrent à coté d’eux un chevalier de vingt ans et un poète, Charles d’Orléans.

C’était une bonne prise. Charles d’Orléans suivit les vainqueurs. A une halte, sur le chemin de Calais, comme il ne voulait ni boire ni manger pour la grande tristesse qu’il avait au cœur, le roi Henry lui dit : « Beau cousin, comment vous va P » Et le duc d’Orléans lui répondit, comme celui qui pense à autre chose: « Bien, monseigneur. » Le roi Henry insista : « D’où vient que vous ne voulez ni boire ni manger P » Et Charles de répondre qu’à la vérité il jeûnait. Sur quoi le roi d’Angleterre lui dit gravement: « Beau cousin, faites bonne chère. Je reconnais que Dieu m’a donné la grâce d’avoir eu la victoire sur les Français, non pas que je la vaille ; mais je crois certainement que Dieu a voulu les punir. Et s’il est vrai ce que j’en ai ouï dire, ce n’est merveille. Car on dit que onques plus grand désordre de voluptés, de péchés et de mauvais vices ne fut vu, comme ceux qui régnent en France aujourd’hui. C’esl pitié de l’ouïr recorder et horreur aux écoutants. Et si Dieu en est courroucé, ce n’est pas mer¬ veille, et nul ne s’en doit ébahir. »

Le 9 novembre, à Calais, Charles d’Orléans lit distribuer à ses pages quelque argent pour rentrer chez eux. A la mi- novembre, il partait avec les princes captifs sur la nef royale et passait le détroit par une mer démontée. Il débarqua à Douvres, le 1 5 , et suivit à Londres le roi dans son triomphe,

CHARLES D’ORLÉANS

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qui fut une magnifique procession à travers la ville, au milieu des chants du clergé, des représentations de mystères et d’allégories, parmi les vivats de tout un peuple.

*

* *

Charles d’Orléans séjourna d’abord à Londres, puis à Windsor. Il allait et venait, surveillé toutefois, fréquentant les chevaliers captifs et son frère, Jean d’Angoulême, piège d’une dette envers le duc de Clarence depuis l’année i4i7- Charles recevait de ses ta ts des secours en nature et en argent, quelques robes, des chaperons, des vêtements, des garnitures de lit, du linge et des objets de toilette, un miroir, des petites douceurs, des gâteaux et des confitures. Il voyait venir, de temps à autre, des secrétaires, des conseillers, des religieux de passage ; et il lia amitié avec un lombard, Jean Vittori, qui lui faisait des avances d’argent. Mais le roi Henry entendait se servir des princes prisonniers pour faire recon¬ naître son droit, « clair et indubitable », à la couronne de France. Ces négociations ne donnant pas de résultat, en 1 4 1 7 , le roi Henry donnait l'ordre de transporter Charles au château de Pontefract, au nord du comté d’York, la forteresse Richard II était mort mystérieusement. Charles vivait avec un seul serviteur, sous la garde de Robert Waterton ; il demandait de faire vendre une partie de ses biens comme hypothèque de la rançon de son frère. Le meurtre du duc de Bourgogne à Montereau qui jetait d’une façon plus étroite les Bourguignons dans l’alliance anglaise, l’occupation de France qui retenait le roi Henry loin de son pays et lui faisait craindre un soulèvement de l’Ecosse, devaient amener, pour Charles, une surveillance plus rigoureuse encore. Le duc d’Orléans était beau parleur. Il fallait craindre qu’il n’intri¬ guât; et le roi Henry, qui le tenait pour un homme dange¬ reux, défendait qu’il allât dans la maison de Waterton, ordonnait qu’il fût gardé rigoureusement au château. « H

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vaut mieux, disait-il, qu'il manque son plaisir. » Charles réclamait aux siens, à ses bonnes villes, de l'argent, toujours de l’argent, qu'il assurait n’être pas dépensé en folies. A la femme de Robert, toutefois, il faisait cadeau d’un beau gobelet d’or; et il offrait deux colliers d’argent aux enfants de cette dame. En i4ao, la situation du duc d’Orléans était comme désespérée. Le roi Henry devait poursuivre Charles au delà de sa mort (1422), puisqu'il recommandait dans son testament qu’on ne le délivrât pas avantque son fils eût l’âge de la majorité : le jeune Henry VI n’avait pas un an ! En ce temps-là les Anglais occupaient une grande partie du do¬ maine de Charles d’Orléans en France; et Charles demeurait au secret, très rigoureusement, se cachant pour écrire quelques lettres politiques dont la divulgation aurait pu entraîner sa mort1.

On le retrouve au château de Eotheringay en Northamp- ton (1422), à Bolingbroke il séjourna en 1 4s3 , parfois à Londres Thomas Combworth, chevalier, assurait sa garde. A partir de 1 4 2 4 , le conseil anglais décida que le duc d’Or¬ léans vivrait à ses frais, et non plus à ceux du roi : Charles fut l'hôte de ceux qui sollicitèrent sa garde, mesure qui dut amener un adoucissement pour lui.

Ses domaines étaient ruinés ; Charles songeaità les engager.

1 1 empruntait à tout le monde, et jusqu'à un Anglais, Herlph. Il donnait l’ordre de vendre ses collections, ses tapisseries, ses livres. Et cet ensemble précieux ne fut sauvé que parce que les Anglais marchaient sur Orléans et qu'un dévoué serviteur abrita le tout à La Rochelle. Malheurs que connais¬ sait bien le bon peuple de France dont la piété a été expri¬ mée, de façon si touchante, par Jeanne d’Arc qui, volontiers, serait morte pour aller quérir le duc d’Orléans en Angleterre: car elle l’aimait mieux qu'elle-même ! Mais Charles n’atten¬ dait sa délivrance que de négociations pacifiques.

x. J’ai publié en fac-similé un de ces rouleaux (La Librairie de Charles d'Orléans, album, pl. III.)

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Les personnes qui assurèrent en ce temps-là sa garde furent John Cornwall, chevalier, seigneur de Banhope, capitaine anglais qui avait lait la guerre en France il avait perdu son lils unique. Charles demeura dans sa maison de Londres et dans son château d Ampthill en Bedford. En 1 43 r> , le comte Suffolk sollicita et obtint du conseil sa garde.

William Pôle, comte Suffolk, était un capitaine renommé, descendant de marchands ; lui-même avait été fait prisonnier à Jargeau, en 1429, avec son frère, et il y avait eu un autre frère tué. John Pôle avait été renvoyé sur parole par le bâtard d’Orléans, ce que William n’oublia jamais. Ce guer¬ rier, devenu un homme pacifique, était cultivé et bon ; il avait épousé la petite-fille du grand poète Chaucer. Il vivait largement sur ses domaines. On aimait les livres et la poésie dans sa maison. William savait très bien le français et il avait écrit des vers dans cette langue durant sa captivité en France ; comme tout seigneur poète il se lamentait des maux que fait souffrir Amour. William Suffolk était un homme tout à fait capable de comprendre Charles d’Orléans, qui vécut surtout à Wingfield, ces années-là. La situation poli¬ tique et militaire avait d’ailleurs changé. Les Anglais subis¬ saient des revers en France. Un tout jeune enfant était sur le trône d’Angleterre. On songeait bien plus à négocier qu’à combattre. On aspirait surtout à la paix. On pensait utiliser les princes de France pour la faire naître. C’est ainsi qu’en 1 433 , le duc d’Orléans fut mené à Douvres, prêt à passer en France, à Calais, se tenaient le régent Bedford et les membres du conseil anglais. Charles ne fit qu’entrevoir les dunes basses de France. Mais l’introuvable paix, recherchée aussi par le duc de Bourgogne, on ne sut la rencontrer. Le dauphin de France était entre les mains des gens de guerre, d’enfants perdus, d’étrangers qui vivaient du produit des opérations; ils s’étaient, pris de la folie de lui rendre son royaume tout entier, et son honneur. Aussi Charles d’Or¬ léans se montra fort désappointé quand vinrent le trouver

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secrètement, à Londres, en l’hôtel de Suffolk, les ambassa¬ deurs de bourgogne. Malgré un appréciable changement dans sa situation, le prisonnier demeurait un pion que l’on poussait. Il ignorait presque tout ce qui se passait en France. Nous conservons le dialogue qui s’échangea ce soir-là. Charles s’inquiétait de la santé du duc de Bourgogne, son seul espoir (il s’agissait du fils de l’homme qui avait assas¬ siné son père !).

Le corps est en bon point : mais quelle déplaisance d’user le meilleur de mon âge prisonnier!

Il attestait, en présence de Suffolk, le grand désir qu'il avait de voir arriver la paix entre les deux royaumes; il affirmait, la volonté qu’il avait de s'y employer. « Je suis comme une épée dans une huche : on ne peut s’en aider à moins de la sortir. » Il n'était pas cause des malheurs du pauvre peuple de France.

Les Anglais présents ne comprenaient pas. Mais Charles n’osait pas dire toute sa pensée devant eux. C’est pourquoi il envoya en secret son gardien, Jennin Cauvel, barbier de Suffolk, aux ambassadeurs bourguignons. Et il leur déclara tout le bien que monseigneur d’Orléans disait de son cousin de Bourgogne. Son imagination travaillait. Déjà Charles se voyait l’arbitre de la paix, l’imposant même à celui qu’il appelait, comme un bon Anglais, « le dauphin ». Aux Anglais, Charles aurait même au besoin livré son apanage, et aussi de bonnes villes qui n'en faisaient pas partie. Il promettait au roi Henry de tenir des terres en Angleterre, de le servir à main armée contre le dauphin si ce dernier n’acceptait pas les conditions de paix. Il consentait à tout si on voulait bien le conduire à Calais.

Était-il sincère? c'est peu croyable. Mais Charles haïssait la victoire française. Et de cela on ne saurait douter. Toute paix lui semblait bonne, même celle qui eut assuré le trône de France au roi d’Angleterre (i/Co) :

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Car quant a moy, sachiez que sans mentir,

Je sens mon cueur renouveller de joye,

En espérant le bon temps a venir,

Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé!

En i433, de Douvres, Charles contemplait la terre de France et il maudissait la guerre, une fois de plus :

Paix est trésor quTon ne peut trop loer.

Je guerre, point ne la doy prisier;

Destourbé m’a long temps, soit tort ou droit,

De vuoir France que mon cueur amer doit.

C’est vrai qu’il se sentait vieux, alourdi, accablé par un insupportable spleen. Ennui, tristesse étaient les mots qui revenaient le plus souvent dans sa bouche. Sous le climat assez déprimant de l’Angleterre, Charles songeait à la douce France du blé, du vin, des fruits savoureux, des forêts, des claires rivières, des grosses villes bien peuplées et closes de murailles, enrichies de reliques des saints du paradis. Les seigneurs de France prisonniers languissaient communément en Angleterre et tous aspiraient à respirer l’air de leur nation. Charles se sentail « moisi »; il se donnait comme un fruit d'hiver, sans tendresse; il se représentait tout « en- roillié de nonchaloir ».

Bien plus tard, lors du jugement de son gendre d'Alençon, en 1 4 D 8 , il le dira: « Car j’ay congnoissance par moi mesme que en ma prison en Angleterre, pour les ennuis, desplai¬ sances et dangiers en quoi je me trouvoye, j’ai maintes fois souhaidié que j’eusse esté mort a la bataille ou je fuz pris pour estre hors des pairies ou j’estoye ».

Ce n’est pas la première fois que l’on note chez un prison¬ nier la dépression morale qui le porte à adopter les pensées du vainqueur. Charles reprenait pour son compte les causes que Henry V lui avait données de la défaite de son pays sur la route de Calais. 11 évoquait la France de jadis, très chré¬ tienne et libre, les preux, saint Louis, les fleurs de lis et

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l'oriflamme, Reims et Saint-Denis. La défaite de la France avait été causée par son orgueil, par sa gloutonnerie, par paresse, convoitise et luxure : il lui conseillait donc de s'amender :

Dieu a les braz ouvers pour t’acoler,

Prest d'oublier ta vie pecheresse...

Chai les s était anglicisé. Il savait, d’ailleurs, assez bien 1 anglais, comme son frère Jean d Angoulême; et il s’inté¬ ressait aux poésies écrites dans cette langue. Il était parfai¬ tement au courant de la loi et de la coutume de cette nation, au dire de Gloucester. Comment en serait-il autrement, comblé qu il était des dons d'une oreille très juste, lui qui était si rapide à comprendre foutes choses? Et Charles vivait toujours en la compagnie de petites gens d’Angleterre, de son barbier, de religieux confesseurs.

*

* *

Chai les d Orléans trouva sa consolation dans la lecture de 1 i x les que ses serviteurs lui apportaient : des Heures, un Boccace, la Politique d’Aristote, la Conquête de Jérusalem, une Physique, un livre de Méditations. Il acheta en Angle¬ terre les Éthiques de Nicole Oresme, des Vies de saints. F ai mi les livies qu il rapporta de son exil, on remarque des bibles, des psautiers, des missels, des bréviaires, des légendes de saints, des Sommes, un Saint Augustin. <( Livres précieux et dévots », au dire d’un contemporain. Un dominicain de Blois, Nicolas Bochier, son confesseur, lui adressa même un Manuel de confession. Charles priait volontiers; et, pour passeï le temps, comme c était la coutume des prisonniers, il transcrivit des cantiques et des oraisons. De telles lectures, si gra\ es, semblent plutôt celles d un chanoine que celles d’un prince français sur la trentaine.

Mais, sui tout, comme elle le fut pour de nombreux prison-

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niers en ce temps-là, la poésie devint son habituel passe- temps :

De balader j’ai beau loisir,

Autres deduiz me sont cassez...

Charles s’amusa, comme un enfant, au jeu de ses pensées, qui étaient subtiles et jolies. Il leur donnait corps et figure, plus encore que la mode de son temps l’exigeait. Ainsi, dans sa solitude, il vécut en compagnie de Deuil, de Tristesse, d’Espérance, de Liesse, d’Ennui, de Désir, de Mélancolie et d’Amour. Sans qu’il s’en doutât, de sa douleur il avait fait ce livre qu’il nous dit enluminé de ses propres larmes. De fraîches ballades, de douces chansons, de touchantes com¬ plaintes, il avait orné sa vie monotone.

Ce n’était pas la première fois, certes, que Charles s’exer¬ çait à la poésie. Il avait toujours été plein de faconde, d’inven¬ tion, de doux langage; il avait grandi au milieu des poètes et des gentilshommes lettrés et amateurs. Dans la maison de son père, il avait pu rencontrer Froissart, Christine de Pisan, Boucicaut, Eustache Deschamps.

L’année qui précéda sa captivité, dans un des rares moments de bonheur que lui laissa la guerre, Charles rimait pour sa dame, sans doute madame Bonne d’ Armagnac, sa seconde femme. Car il fallait, en ce temps-là, être amou¬ reux pour ressembler aux preux : et il n’est de parfait amou¬ reux qu’un poète... Les gentilshommes récitaient volontiers, dans les cercles l'on s’amusait, l’on dansait, les chan¬ sons et les rondeaux qu’ils avaient composés pour la dame dont ils portaient la devise jusque sur leur vêtement. C’était l’amour à la mode ; et la poésie n’était rien de plus que ce passe-temps mondain.

Comme beaucoup d’autres, avec un sentiment plus vif, des dons plus éclatants, Charles d’Orléans écrivait de fraîches ballades, des chansons juvéniles en l’honneur d’une dame qu’il nomma « Beauté ».

C'était une jeune femme, avec de beaux yeux, au parler

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doux et gracieux, bonne, qui chantait et dansait admirable¬ ment. Qu'il faisait bon la regarder :

C’est paradis que de sa compagnie !

Charles sait que cette dame doit passer la mer; il reçoit d’elle des présents, échange avec elle des poésies, l’attend fidèlement. Un jour, Charles apprend qu'elle est malade et, peu après, qu’elle est morte. 11 célèbre, magnifiquement, ses obsèques dans ce « moustier amoureux » qui était son cœur, évoquant, à son propos, les dames du temps jadis, Criséis, Yseult, Hélène. 11 éprouvait que toute une partie de sa vie avait fini avec cette dame. Age, un homme sentencieux, lui apparaissait et lui conseillait de renoncer aux amours : et Charles se dirigeait vers le « manoir de Nonchaloir » (no¬ vembre 1437).

Quelle était cette femme tant aimée? Etait-ce son épouse, madame Bonne d’Armagnac, ou bien une maîtresse qu’il aurait eue en France ou en Angleterre? Charles, suivant en cela la coutume des troubadours, ne voulut la nommer à per¬ sonne, pas même au duc de Bourbon quand il passa en France. 11 n’est donc pas facile de le dire : car, dans sa prison, Charles semble autant le prisonnier d’ Amour que celui des Anglais. A coup sûr, il ne s'agit pas d’un symbole, d'une créature idéale, ni surtout de la France personnifiée, comme on a osé l’écrire. La suite des ballades semble même indiquer qu’il s’agit tout simplement de sa jeune épouse, madame Bonne, née en 1 399 , pour laquelle Charles avait rimé en 1 4 1 4, et qui, après 1 4 1 5 , s’était retirée près de sa sainte mère, à Castelnau-de-Mont- mirail, non loin de Bodez. Nous savons que Bonne mourut entre i43o et 1 435 . C’est d'ailleurs ce que semblent indiquer une foi jurée pour la vie, ces mains assemblées, une corres¬ pondance échangée, l'annonce de sa venue dont les résultats devaient être importants pour lui, le titre de princesse que Charles lui donne, et peut-être aussi la qualification de <( bonne » qui n’est pas sans doute multipliée sans dessein.

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Bonne d’Armagnac aimait les livres. Sa mère lui laissa par testament son Roman clu Pelerin; et elle tenait particulière- . ment à un exemplaire de Pétrarque.

Ainsi nous apparaît cette jeune dame, pieuse et lettrée, ligure de princesse lointaine sur le fond d'or de son couvent méridional. La maison d' Armagnac envoyait d’ailleurs, de temps à autre, au prisonnier des sommes qui lui revenaient sur la dot de sa femme (1426); et il fut même question dans les États tenus à Rodez de contribuer à la rançon du duc d'Orléans. En i43o, il est encore parlé du paiement de la dot de la duchesse. Voilà, sans doute,

la vraye histoire de douleur de larmes toute enluminée.

Mais ce n’est pas la seule dame (la suite de certaines chan¬ sons le donne à penser) que Charles ait célébrée en Angle¬ terre. Car il est question de certains baisers donnés « privee- ment », dérobés malgré « Danger », d’un compte de baisers donnés et dus :

Vostre bouche dit baisiez moi,

Se m’est avis, quant la regarde...

Ce Danger qui fait l’espion, le souhait d’être logé entre les bras de son amie, tout cela ne saurait convenir à madame Bonne, la princesse lointaine du poète. Il doit s'agir d’une Anglaise, peut-être de la femme de Waterton à qui Charles fai¬ sait des présents, peut-être aussi d'une dame d'un rang plus élevé de l’entourage de Suffolk, peut-être même de sa propre femme, Alice, la petite-fille du poète Chaucer. Des chansons en anglais, insérées dans la suite de ses compositions, et qui peuvent être de notre poète, donnent lieu de le croire; et sur¬ tout deux chansons en français, que nous ne retrouvons dans aucun autre manuscrit de Charles d’Orléans, et qui sont con¬ servées dans un manuscrit de Londres, parmi des pièces de Chaucer et de Lydgate1.

x. British Muséum, ms. Harley, 7333. fol. 36.

IIISTOIHE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

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Mais pourquoi vouloir absolument préciser ce que le duc d'Orléans n’a pas voulu nous dire, suivant la théorie des Lois d'amour? En l’absence d'un témoignage précis, qui man¬ quera sans doute toujours, craignons de calomnier une dame de la ((joyeuse Angleterre ».

*

* *

Entre 1 435 et 1 44 1 , les négociations laborieuses des Pères du Concile se poursuivaient en vue d’établir la paix tant désirée entre les deux royaumes. Parmi les apôtres les plus zélés de cette bienfaisante paix se distinguait un saint homme, Amédée,duc de Savoie. On songeait à une alliance entre Jean d’Angoulême et la fille d’Amédée, Marguerite, vers 1 4 3 5 . Mais Charles entendait, avec la paix, épouser également la fille du duc pacifique. Suffolk, comme un second roi, menait à deux mains Français et Anglais « en couple ». Charles d'Orléans suivit les plénipotentiaires anglais à Calais. La paix générale échoue; mais une paix particulière se fit entre Charles VII et Philippe le Bon. Elle eut le don d’exaspérer les Anglais, et surtout Gloucester qui, délivré de la tutelle de Bedford, soulevait à ce propos une agitation nationale.

Les Anglais ne connaissaient plus que des échecs; ils étaient absolument ruinés par la guerre. Bon gré, mal gré, ils devaient donc être amenés à traiter. Il s’agissait, une fois de plus pour eux, de se servir du duc d’Orléans comme d'un gage. Charles se montra sage et prudent cette fois. Il comprit que sa délivrance ne pouvait plus venir que de l'amitié de Philippe de Bourgogne. De cela il avait une telle certitude qu’en 1 437 , Charles annonçait déjà en France son retour. La duchesse de Bourgogne, Isabelle de Portugal, de la maison de Lancastre, s’intéressait au duc. En 1 43g , Charles d'Or¬ léans débarquait à Calais et retrouvait son cher frère, le Bâtard. Il priait pour la paix, distribuait des cadeaux et son ordre du CamaiL Une conférence diplomatique se tint à

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Gravelines. On processionnait dans les bonnes villes du duc. 11 était impatienté de n'avoir aucun rôle dans la conférence et il disait : « Si je n’y viens pas, on ne fera rien d’autre que de donner des coups d’épée dans l’eau. » Isabelle de Bour¬ gogne allait le voir à Melgate. Ils s’embrassèrent. « Seigneur, voulez-vous avoir la paix P Certes, et si je devais mourir pour elle. » Maison n’arrivait toujours pas à se mettre d’accord, et les conditions de la paix paraissaient inacceptables aux délé¬ gués des deux nations. Isabelle pleurait de rage ou de dou¬ leur, courait d’un camp à l’autre. Le roi Charles n’était pas aussi pressé de traiter et le duc d’Orléans dut repasser la mer.

11 échangea force compliments avec Philippe de Bourgogne, des poésies dans lesquelles il se disait tout bourguignon. II avait toutefois en son cœur bon espoir. Car Isabelle avait médité un mariage entre Charles d’Orléans et sa nièce, la fille du duc de Clèves. Ainsi Charles entrerait dans la famille de Bourgogne. De retour en Angleterre, Charles d’Orléans faisait arrêter le prix de sa mise en liberté provisoire; il demandait de l’argent à ses amis et à ses bonnes villes, à la duchesse Isabelle aussi. Il se sentait tout rajeuni malgré ses quarante-cinq ans. Il plaisantait, riait, comme un cynique, de l'amour.

En mai i44o, au conseil privé anglais, on discutait la question de sa délivrance, de la « goode paix » qui devait en résulter entre les deux royaumes. Une campagne ardente fut menée par Gloucester contre la délivrance du duc et contre le cardinal Beaufort. Gloucester vantait les connaissances profondes que Charles d’Orléans avait des choses d’Angle¬ terre, son jugement éclairé, dénonçant « sa nature extrême¬ ment subtile et cauteleuse que les membres du conseil con¬ naissaient bien ». Il le désignait comme le futur régent de France.

Il est toujours facile de persuader à une nation malheu¬ reuse qu’elle est trahie. Mais le 2 juillet, la convention qui accordait à Charles la liberté était signée. Charles payait de

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suite 4o.ooo nobles ; il s’engageait à en payer 80.000 dans les six mois à venir. A Westminster, dans la cathédrale, Charles jurait, sur les saints évangiles, le pacte; il leva la main pour prêter serment, non loin des tombes des rois conquérants anglais, non loin des trophées d’Azincourt. Charles d'Orléans prit la mer, le 5 novembre i44o, et il débarqua à Calais avec les ambassadeurs anglais.

11 était resté vingt-cinq ans captif, éloigné de ses amis et parents, exilé du sol natal, « stérilement et sans fruit, de façon à être utile ni à lui-même ni aux autres..., se trouvant appauvri à l’extrême », comme il l’avait écrit au conseil anglais.

*

* *

Le premier mot que le duc d’Orléans adressa à la duchesse Isabelle en débarquant en France fut précieux et galant; il le dépeint au vif : <c Madame, vu ce que vous avez fait pour ma délivrance, je me rends votre prisonnier. » Et c’est vrai que Charles demeura le prisonnier de la maison de Bour¬ gogne, ce qui était incroyable après la lutte atroce dont il ne devait pas avoir perdu la mémoire. Il embrassa Philippe de Bourgogne en silence, longuement, gagna Saint-Omer il jura, dans l’église Saint-Bertin, d’observer les clauses du traité d’Arras; et il prit pour femme Marie de Clèves, fille d’Adolf, de la famille du Chevalier au cygne, au demeurant une très jeune personne de quatorze ans, et pauvre. Lui était « tout gris vieillard » ; mais il ne désirait que ce que voulait la bonne duchesse qui établissait tour à tour les nombreux enfants de Clèves.

Puis Charles reçoit solennellement la Toison d’or et il baille son ordre du Camail à son cousin Philippe. On festoye à Bruges, à Tournai. Les réceptions succèdent aux réceptions, à Cambrai, à Amiens, à Noyon, à Compiègne, à Senlis, à Paris Charles descend en son hôtel des Tournelles; et il fait ses dévotions à Notre-Dame. Or les bonnes gens de France,

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semblaient tout consolés de la délivrance du duc; partout on lui rendait des honneurs extraordinaires, tout comme au roi lui-même et au dauphin.

Mais il est un personnage que Charles d’Orléans ne vit pas; c’est le roi de France, ombrageux de nature, qui ne goûtait guère les façons du duc depuis qu'il était en France, et qui avait à se plaindre du nombre des Bourguignons qui l’accompagnaient, de cette Toison d’or que Charles venait de recevoir; et le roi se montrait inquiet aussi des bruits qui couraient alors et le représentaient comme le chef d'une ligue des princes de France et de Bourgogne. Charles d'Orléans quitta donc Paris en suspect. Il gagna ses États il lit une magnifique entrée à Orléans, sur un chariot, au milieu des réjouissances publiques accoutumées : fontaines, estrades, représentations de moralités, processions d’enfants. On lui adressa de belles harangues; on lui présenta de l'argent et des tapisseries. Puis Charles gagna Blois, la petite ville qui demeura son séjour de prédilection.

Ce fut pour lui un autre exil que de charmants fantômes devaient peupler, succédant aux tristes allégories d'Angle¬ terre. Charles y retrouvait ses livres, ses tapis, ses souvenirs de famille, et son vieux psaltérion dans un étui de bois peint. Il avait près de lui les gens de sa Chambre des comptes, le centre de l’administration de ses domaines. Mais Charles d'Orléans n'y sut pas d’abord goûter le repos, le nonchaloir qui l’enchantera plus tard. II prenait fort à cœur son rôle d’allié du duc de Bourgogne, la promesse qu’il avait faite aux Anglais d’amener la paix entre les deux royaumes. Il se ren¬ dait en Bretagne, fut l’hôte d'Alençon qui, dès ce temps-là, ne craignait pas de renseigner les ennemis, les Anglais, et, il faut dire le mot, qui trahissait son pays. Charles chevau¬ chait à la tète d’une compagnie de cent vingt chevaux, gagnait la Flandre; on le retrouvait à Nevers, où, sur ses instances, s’ouvrait un congrès pacifique des princes, en 1/O2.

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Le roi Charles VII se gardait : il était très irrité d’entendre répéter que les seigneurs de France cherchaient à convoquer les États. Tout de go, il déclara qu'il marcherait sur eux comme sur ses antiques ennemis, les Anglais. En ce qui concernait le duc d’Orléans, le roi, qui aimait infiniment le Bâtard, ne le prenait pas trop au sérieux. Il préféra l’acheter et il autorisa dans le royaume la levée d’une aide de 168.900 écus d’or en sa faveur. Charles d’Orléans rentra à Blois, renonçant à toute action publique, sauf en ce qui touchait la paix anglaise qui devait amener la délivrance de son frère, Jean d’Angoulême. C'est ainsi qu’en 1 44 4 Charles reçut l’ambassade anglaise que conduisait Suffolk et il ren¬ contra le roi Bené, fort déçu lui aussi par la vie, au demeurant un bon vivant, qui aimait passionnément les travaux d’art et savait peindre de petits tableaux à la manière des Flamands. Ces « deux bons » échangèrent des poésies et leurs préciosités.

Charles arrivait à la cinquantaine. Aussi, au jour de la Saint-Valentin, la tradition voulait que Fou choisît une dame de ses pensées pour l’année, il se déclarait trop las pour suivre la coutume :

Nonchaloir, mon medicin,

M’est venu le pousse taster,

Qui m’a conseillié reposer,

Et rendormir sur mon coussin.

Mais en fait c’est Charles d’Orléans qui, au milieu des fêtes les plus brillantes, introduisit à Tours l’ambassade anglaise auprès du roi de France. Elle aboutit à la conclusion d’une trêve; et Suffolk épousa par procuration, au nom de son sei¬ gneur et maître, la jeune Marguerite d’Anjou dont le destin devait être si tragique.

Le spectacle des fêtes avait excité la verve de Charles d’Orléans. Il se moquait des modes nouvelles que suivaient alors les jeunes gens, les « gorgias » qui portaient manches déchiquetées et petits souliers à la poulaine. Il se plaignait d’avoir mal été récompensé par Amour. Comme il venait de

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faire la trêve avec T Angleterre jusqu’à Pâques, il déclara prendre abstinence de guerre avec Amour pendant le même temps. A Tours, Charles rencontra Fradet, un bazochien de Bourges, qui se déclara de son sentiment. Et de ce jour ils furent amis.

Charles d’Orléans fait ensuite un tour en Valois, rejoint la cour à Nancy, à Châlons, madame d’Orléans fut courtisée par Jaquet de Lalaing, un jeune écuyer. Durant ces fêtes, Jean d'Angoulème survint : captif depuis i4i2, ce saint homme se produisit pendant un bal au cours d'une basse danse de Bourgogne (i445). Puis Charles d'Orléans rejoint Philippe de Bourgogne à Gand, assiste à l'assemblée solennelle de la Toison d'or; et il put voir l'huissier du Parlement de Paris, de pauvre mine, qui vint lire dans la glorieuse assemblée l’exploit dressé par ordre du roi Charles VII.

En mai 1 447 , Charles d’Orléans descendit en Italie, à la tète d'une petite troupe bourguignonne, pour conquérir l’héritage maternel, la ville d'Asti en Piémont. Il s’arrêta en Bourgogne, il rencontra un jeune écuyer, l’annaliste Oli¬ vier de la Marche, qui témoigne que le duc était alors « moult bon rhétoricien et se délectait tant en ses faits comme en faits d'autrui ». Il séjourna aussi chez le roi René, à Avignon, passa le Mont-Cenis ; et il fit son entrée à Asti, sous le dais que portaient des légistes.

Mais Francesco Sforza trouva dans ses talents militaires, et son audace, d’autres droits à faire valoir que ceux de Charles d'Orléans. Ce dernier fit faire par un de ses secrétaires d’Asti, Antonio, un beau livre établissant de façon péremptoire ses droits sur le Milanais. Puis il rentra en France avec les deux frères, Antonio et Nicolo d’Asti, dont l'éloquence et la calli¬ graphie l’avaient charmé. Charles d’Orléans se contenta d'adresser à ses partisans de belles missives en latin cicé- ronien. Mais il ne sut jamais intéresser le roi de France à sa cause. Entouré d’Italiens et de Provençaux, c'est encore après son ami le duc de Bourgogne que court Charles

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d’Orléans, à Chalon il assiste au pas de la Fontaine des Pleurs (un spectacle qui dut bien le charmer et dont Cer- vantès se fût fort diverti), enfin à Chaunv.

Ce fut son dernier grand voyage. Trahi dans ses espérances, Charles d’Orléans n’aspira plus qu’à goûter le « repos de ses pays » ( 1 4 0 1 )

C’était là, d’ailleurs, le sentiment général des Français. La paix avec l’Angleterre avait été accueillie avec allégresse. Le citadin pouvait enfin sortir de l’enceinte des murailles de sa ville; le laboureur, tailler sa vigne et recueillir son blé sans craindre les pilleries des bandes armées. Le pays se relevait rapidement de ses ruines, comme il Fa toujours fait, puisque sa fortune véritable demeure dans la richesse de sa terre. Dans les champs, villageois et villageoises se réjouissaient; ils dansaient, comme des inspirés, des rondes rustiques. Et les bourgeois nouvellement enrichis, tels à leur comptoir de petits rois, faisaient édifier de délicates demeures.

*

* *

Cela est tout à fait admirable. Mais c’est non loin de la soixantaine que Charles d’Orléans commença de vivre vrai¬ ment, pour son plaisir et pour le nôtre, d une mystérieuse vie intérieure.

Las des voyages, déçu dans ses entreprises, de petite auto¬ rité dans les affaires du royaume, il n’aspire plus qu’au repos dans sa bonne ville de Blois. Charles sourit de ses propres aventures, de tant de travaux demeurés sans profit pour lui; s’il chevauche maintenant, ce sera surtout dans des contrées imaginaires, en conversant avec son cœur, dans la forêt de « Longue attente ».

Pour les hommes de cette époque, en général immobiles comme les plantes, liés à leur métier, à leurs offices, attachés à leur cité, à leur province, la grande aventure c’est le voyage, le pèlerinage. Tous pèlerinent d’ailleurs vers la

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Jérusalem céleste. Louis d’Orléans s’était représenté jadis dans la « forêt de la vie », au milieu des arbres chargés de fruits d’or qu’il portait à ses lèvres d'un mouvement si vif. Mais Charles errait lentement dans les sentiers d’une mono¬ tone forêt, cherchant à atteindre la cité de Désir, avec ses chevaux et la suite de ses gens ; immense forêt touffue, moins sinistre que la forêt obscure et sauvage de Dante, mais dont il n’arrivait jamais à gagner l’orée, dans l’attente de Joie et de Bonheur.

En ce temps-là Charles dira qu’il a mis en oubli ballades et chansons. Il écrira surtout de charmants rondeaux, d’une forme parfaite, si simples et remplis de sentiment, d’une tendre ironie, petites pièces nul poète ne le surpassa en son temps. La poésie, comme elle l’avait été parfois durant les années de la prison, fut sa consolation. Blois devint le « séjour d’honneur », la maison accueillante à tous les rimeurs, et, l’on serait tenté de l’écrire, la cage dorée de tous les oiseaux chanteurs de France.

Quel charmant spectacle offre la petite ville, pleine du bruit des métiers et d’échos, de sons de cloches et de cris, qui dévale jusqu’à la Loire, avec ses moulins et ses pêche¬ ries, et dont la forêt, proche et giboyeuse, forme l’horizon! Quel souverain régna plus doucement sur une maison ordonnée que le bon duc, qui compte autant d’amis que de serviteurs, Bourguignons, Picards, Italiens? Ainsi Charles vit au milieu des bourgeois qui administrent ses finances. Il distribue d’ailleurs son ordre du Camail et la noblesse à tous ceux qui les reçoivent avec plaisir et payent ce qui convient. Lui-même vit tout ensemble noblement et modestement, se moquant des modes nouvelles, des jeunes gens qui portent des manches à crevés et des petits souliers étroits à la pou- laine. Il demeurera fidèle au noir, aux longues robes fourrées et doublées de velours dont il relâchait la ceinture, car l’embonpoint lui venait. 11 portait bonnet violet sous son chaperon. Il se montrait à la fois libéral pour autrui et par-

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cimonieux pour lui-même, ses liiiauces et celles île la noblesse en général étant obérées; mais il faisait volontiers l’aumône, attentif aux misères qui l’entouraient. François Villon le nom¬ mera le « doux seigneur » et un lettré d’Asli s’écriera : « C’est le meilleur prince qui fut jamais au monde! » Charles était pieux enfin, aimant les belles prières et les chants de sa cha¬ pelle, bien qu’il n’eût rien d’un petit saint et qu’il détestât l’hypocrisie. Sa morale était très simple : « Vivre bien et bonne fin quérir », ce qui n’est pas déjà si facile. Jeux, bonne chère, plaisanteries parfois salées, discours sur des points de casuistique amoureuse, moqueries envers les hypocrites, ceux de l’Amour comme ceux de la Religion, voilà le grand sujet de ses propos. Une divine Nonchalance le conduit.

Il semble, à lire les pièces uniques qu’il composa en ce temps, que nous tournions les pages d’un calendrier précieux, d’un livre d’Heures l’enlumineur aurait peint, de franches et douces couleurs, les occupations de ses jours, le tableau des âges de la vie. Changement dans l’ordre des saisons, jeux du soleil et de la pluie, les Heurs, le printemps, les plaisirs de l’hiver, tels sont les thèmes habituels de ses compositions. Charles allait s’amuser avec Jean de Saveuses, gouverneur de Blois, dans sa maison de Savonnières; il chassait pour se désennuyer. Mais il faisait aussi « voler son coeur après maintes pensées »; et il lâchait surtout les lévriers qui étaient « ses désirs ». il philosophait sur la fin de toutes choses avec Briquet, son vieux chien; et, contemplant le jeune Baude, un autre de ses chiens, il soupirait :

Ung vieillart peut pou de choses.

11 composait pour des dames des bouquets galants « de fieurs de m’oubliez mie », qui sont des myosotis, dont le souvenir se retrouve dans les ballades allemandes qui célè¬ brent le vergiss mein nicht. A la Saint-Valentin, c’est la cou¬ tume de se lever à l’aurore, de se répandre dans la campagne, de danser, de composer des poésies en l’honneur de « sa valen-

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line », c’est-à-dire de la dame de ses pensées que l’on choisis¬ sait ce jour-là pour toute l’année. Mais Charles estimait alors qu’il valait mieux dormir en chambre bien nattée. La tête posée sur son coussin, il excitait, tout au plus, le zèle des jeunes compagnons rimeurs.

Au premier jour de mai, quand Charles entendait les tam¬ bourins appeler à la fête, il se réveillait bien : mais c’était pour se rendormir aussitôt. Son plaisir était de faire retour sur lui-même, de construire des châteaux en Espagne, de « manger sa salade ». Au demeurant, Charles était alors fri¬ leux; il redoutait maintenant les chevauchées et il craignait de sortir par le froid. Parfois, il cinglait en bateau, sur la Loire, remontant jusqu’à Orléans. Mais Charles aimait, par¬ dessus tout, à demeurer chez lui, dans sa douce maison pleine de gens, au milieu des siens, à fureter parmi ses collections, ses bijoux, à toucher ses chapelets étranges, ses instruments de musique, ses jacquets, ses échecs, jeux pour lesquels il avait une véritable passion. Charles jouait aux « tables »avec Gilles des Ormes, qui rimait comme lui. Et surtout il feuilletait ses livres, très nombreux, qu’il aimait à annoter, et que nous possédons encore pour la plupart. D’une main lente, d’une écriture très belle, Charles y écrivait son nom, sa devise, les particularités de leur histoire, en latin ou en français. Ecrits des Pères, ouvrages de droit, livres de médecine, rhé¬ teurs ou poètes de l’Antiquité, Virgile, Horace, Juvénal, chro¬ niques, Romans de la Rose, œuvres de Christine, de Froissart, d’Eustache Deschamps, d’Alain Chartier, Charles lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Et les écrits des Pères aussi demeuraient fidèlement dans sa mémoire.

Les poésies qu’il inventait chaque jour, ses scribes les transcrivaient dans !e petit volume que nous avons décrit : mais Charles ne dédaignait pas de les relire, de les corriger, de transcrire aussi de sa main ses propres compositions, d’une écriture lente, harmonieuse, très nette, aux capitales élé¬ gantes et fleuries, celle d’un humaniste déjà. Charles d’Orléans

II. 3

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était en effet soigneux de sa main, aimait ses écritoires armo¬ riées. Il écrivit ainsi jusqu’en 1 4 63 , époque il fut accablé par la goutte, il ne voyait plus très clair. Et Charles lisait la nuit, les lunettes sur son nez, à la lueur de la chandelle piquée sur le chandelier doré qui pouvait se fixer sur un livre, ustensile assez singulier pour être de son invention. Dans son haut retrait, la « chambre de sa pensée », c’est qu’il nous faut surprendre le bonhomme. L’été on en ferme soigneusement les fenêtres pour la tenir au frais; et quand vient l’hiver pluvieux, se lèvent vents et brouillards, les pertuis en sont soigneusement étoupés. Ah! l’Amour peut bien venir frapper à son huis : le bon duc ne lui ouvrira plus sa porte. D’aspect lourd, mais de physionomie fine, Charles s’est assis devant son comptoir. 11 a ouvert devant lui le petit cahier de ses poésies et ajusté ses bésicles :

Or maintenant que deviens vieulx,

Quant je lis ou livre de jove,

Des lunectes prens pour le mieulx,

Parquoy la lecture me grossoye...

Il feuillette ses chers petits cahiers, corrige, gratte leur parchemin. Charles pense et rêve. Il sourit:

Dedens mon livre de pensée J’ay trouvé escripvant mon cueur La vraye histoire de douleur De larmes toute enluminée.

Ainsi le poète avait jadis surpris son cœur et noté son attitude :

Apres entrer je le veoye En un comptouer qu’il avoit;

La deçà et delà queroit En cherchant plusieurs vieux cayers.

Vieux cahiers de vélin, grosses sommes de théologie, livres vêtus de velours noir, livrets de toutes sortes remplissaient les rayons de l’armoire dans sa librairie. C’est que, vieil enfant,

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Charles composait ses rondeaux nonchalants et qu’il s’amu¬ sait de ses jeunes pensées:

S’ainsi m’esbas ou penser mien Et mainte chose faiz escrire En mon cueur, pour le faire rire,

Tout ung est mon fait et le sien.

Oh! Charles peut bien nous parler de sa « vieille peau », nous dire qu’il n’est plus qu’un vieillard, « sourd et lourd », jamais il n’a tant retenu notre sympathie. Pour ce moment- là, unique de charmante sincérité, il lui est pardonné tant de choses, et les vers un peu trop faciles de sa jeunesse, et le peu de caractère qu’il montra toujours, sa versatilité, son ingratitude pour Jeanne, et aussi son esprit d’intrigue.

* *

Ce que nous savons du reste de sa vie a bien peu de prix, pour nous, auprès de ce moment-là. Nous n’en retiendrons que quelques traits.

C’est ainsi que nous voyons Charles d’Orléans sortir de sa retraite, au mois d’octobre 1 458, pour plaider devant la Chambre des pairs, en présence du roi de France, la cause de son gendre, Jean duc d’Alençon, un héros en i43o, compa¬ gnon favori de la Pucelle, mais dont l’esprit avait sombré dans l’aigreur, dans les tourments d'un éternel besoin d’ar¬ gent, dans l’occultisme et le plaisir, et qui était devenu un traître. Charles d’Orléans trouva dans un souvenir de lecture pieuse l’exorde de son allocution qu’il emprunta à saint Bernard : « Multi multa sciant et se ipsos nesciunt, c’est a dire plusieurs congnoissent plusieurs choses et ne se congnoissent pas eulx mesmes ». Parole admirable, que n’aurait pas renié Montaigne; on est ravi de la trouver dans la bouche de celui qui se connaissait si bien. Elle frappa notre bon duc: « Voilà une petite chandelle », comme il dit, « entre tant de grandes lumières de sens et clergie ». 11 parla, avec beaucoup de

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cœur et d’éloquence, sur le grand sujet de la pitié, rappelant ses propres malheurs, sa jeunesse misérable dont le souvenir était toujours présent à sa conscience. Et, se tournant vers le roi Charles, il lui dit : « Vous n’estes que ung homme comme moy, de char et d’os, subgiet aux dangiers, perilz, adver- sitez, maladies et tribulacions de ce monde. » Cette parole chrétienne est bien belle dans cette noble assemblée un prince est jugé par ses pairs, dans le grand décor de la justice royale. C’est cela que reconnaissait avoir été le duc d’Orléans, comme il le découvrait dans chacun de nous, dans son roi : un pauvre homme.

Un autre événement, qui est de grande conséquence pour notre histoire littéraire, mérite encore d’être rapporté. Après seize ans d’un mariage stérile, le 19 décembre 1467, Marie de Clèves, qui avait trente-deux ans de moins que son époux, une jeune femme amie du plaisir et des let tres, lui donnait une fille : Marie. Cette jeune personne entra, le 17 juillet i46o, à Orléans et François Villon fut tiré de sa prison et échappa à la mort à l’occasion de la fête.

La rencontre de Charles d'Orléans et de François Villon a été l’objet de beaucoup de compositions littéraires, d'un tour bien convenu ; mais nous ne savons rien de cette entrevue. Tout au plus dirons-nous que ce n’était pas la première fois que maître François séjournait à Blois. En dépit de sa vie mauvaise et secrète, ce jeune homme, habile à mentir et plein de génie, qui était tout à fait à l’aise dans les milieux les plus différents il passait, avait bien de quoi plaire au « prince clément ». Nous avons tout lieu de croire qu’il eut en communication les cahiers poétiques du prince, qu’il était au courant des plaisanteries de son cercle d’amis, puisqu’une pièce, que nous pouvons restituer à François Villon avec une quasi certitude, nomme le recueil des poésies du duc un « saint livre ». François haussa le ton de sa verve, lit étalage de sa science, de son latin, de toutes ses connais¬ sances mythologiques. 11 écrivit, sur le thème de «la fontaine»,

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une ballade magnifique dans laquelle il traduisit toutes les contradictions de sa vie et il se peignit au vif dans ce beau mot : «je riz en pleurs ». Est-ce à lui, ou à. quelque autre dévoyé, que pensait le duc d’Orléans quand il écrivit le sentencieux rondeau :

Qui a toutes ses hontes beues,

Il ne lui chault que l’en lui die...

Au mois de juillet i46i, Charles d’Orléans conduisait, noblement et pieusement, à Paris le corps du roi Charles \ II. Puis il rentrait dans ses États, en compagnie du roi Louis XI qui regagnait sa chère Touraine.

Malgré la naissance de deux autres enfants (Louis, au mois de juin i46a ; Anne, née en r 4 6 4 ) qui anima son vieux foyer, Charles d’Orléans ne devait plus connaître que des déboires sans nom. Louis XI, qui l'avait tant flatté autre¬ fois, allaitêtre pour lui un ennemi implacable et poursuivre en Italie les projets les plus contraires aux intérêts du duc. Louis se moquait de lui : « Si mon oncle d'Orléans était la moitié aussi sage qu'il s’estime, il serait le plus sage homme de France. » Le pauvre Charles se voyait déjà empoisonné par Francesco Sforza. Alors, contemplant son foyer accru, le roi Louis riait d’un mauvais rire: ((Pour empoisonné et vieux qu’il est, il a toujours engrossé sa femme ! » C’est peut- être de ce temps que datent les bruits malveillants qui cou¬ rurent sur la galanterie de Marie de Clèves, et dont un Ita¬ lien, Pontanus, put recueillir les échos, avant Brantôme.

Ce qui est assuré, c’est que le roi Louis se réjouissait cyni¬ quement de le voir malade : « Je tiens pour certain que, lui mort, nous aurons Asti, et son fils nous demeurera. »

Comme il rentrait d’une assemblée d’Etats, tenue à Tours, les vieilles querelles des princes devaient une fois de plus se faire jour, ils protestaient au nom de leurs intérêts et des libertés provinciales contre l’absolutisme du monarque, Charles d’Orléans mourut, ou plutôt s’endormit doucement,

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à Amboise, sur le chemin de Blois, dans la nuit du 4 au 5 janvier i465, âgé de soixante-neuf ans. C'est son fils Louis XII, qui devait mériter le plus beau titre que roi ait jamais mérité, celui de Père du Peuple, et réaliser, avant Henri IV, l’union des Français. C’est François Ier, son petit- neveu, le Père des Lettres et des Arts, qui fit éditer les œuvres de François Villon par Clément Marot. Mais comme dans un héritage on ne se soucie guère des souvenirs de famille, les vers de Charles d’Orléans furent oubliés par ses descendants.

*

* *

Les vers de Charles d’Orléans sont extrêmement faciles à entendre. Ils sont les fils de ce charmant « Nonchaloir » qui gouvernait sa vie. Les sujets que traite le poète sont toujours très simples ; ce sont, la plupart du temps, des sujets de <c pure galanterie », pour employer le langage du x\ iiic siècle. Ce que nous confie Charles a plus de valeur par la façon enjouée dont il nous parle que par la profondeur, bien que la matière de ses compositions soit toujours tirée de la réalité ou de l’expérience d’une vie pleine de contrastes. Le poète excellera surtout dans ces petites pièces aux formes musicales, chansons et rondeaux, dans ces « petits huitains » où, pour son plaisir et le nôtre, il a serti tant de bijoux et peint de si frais médaillons. OEuvre fardée, artificielle, qui fut extrême¬ ment goûtée de son temps, elle eut de nombreux imita¬ teurs, et dont le succès se prolongea jusqu’à l’avènement de la Pléiade qui ressuscita chez nous l’art antique et mit la veine italienne à la mode. Elle traduit un sentiment très français, l’ancien esprit courtois, amenuisé suivant la mode nouvelle et gracile de cet âge, qui revivra encore une fois avec les Précieuses du temps de Louis XIII, dans les cercles provinciaux de l’époque de Louis XV, et dont la cour du roi Stanislas, à Nancy, nous offre un exemple typique. Tous les

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faiseurs de bouquets à Chloris et à Glycère, les poètes d’alma¬ nach, voix musicales et grêles, dont l'écho se reconnaît encore dans les Fêtes galantes de Verlaine, peuvent se réclamer de notre poète. Et les fantaisies du Gautier d 'Emaux et Camées ont leur équivalent dans certaines des pièces de Charles d'Orléans. Charmantes arabesques qui rappellent encore l’art précieux des Orientaux, des poètes persans, Omar ou Fir- dousi,sur des thèmes de la vie intérieure, enlaçant des motifs empruntés aux scènes de la vie de chaque jour. Dans cette œuvre, si facile en apparence, il y a donc quantité de petits problèmes à élucider, si nous voulons vraiment la pénétrer et la comprendre entièrement.

Il faut d'abord n’être pas trop pressé, admettre avec com¬ plaisance l’allure lente et l'extravagant raffinement de son auteur.

Cette œuvre a été l’amusement de ses jours ; ce sont ses jours qu'il nous faut faire renaître. Produite avec une facilité extrême, nous avons toutefois la preuve que cette œuvre a été travaillée. C’est une chose plaisante et assez naturelle en soi, mais qui surprend chez un prince très « embesongné », très pris parles affaires de son temps: Charles d'Orléans se montra soigneux de ses compositions poétiques, autant que sa nature nonchalante le lui permettait. Ce prince était d’ailleurs tenu par tous pour un parfait « rhétoriqueur » en son temps, ce que nous devons traduire un excellent écrivain. Il accordait ses faveurs à qui lui récitait de bons morceaux ; il estimait tout autant l'œuvre d'autrui que la sienne propre. Hélas ! la plupart de ceux qui sacrifient à la manie du maître tournent un rondeau comme ils font sa partie de jacquet. Ils ouvrent leur dictionnaire de rimes, qu’en ce temps-là on nommait Art de seconde rhétorique. Un Gilles des Ormes a toutefois du talent, et Vaillant est un homme d'esprit. Nommer les lettrés passés à Blois, ce serait faire toute l'histoire poétique du quinzième siècle : Fradet, Clermont, Robertet, Vaillant, Blosseville, Olivier de la Marche, Meschinot, François Villon

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y brillèrent tour à tour. Mais ce n'est que chez ce dernier que Charles d’Orléans trouva son maître.

C’est une des difficultés que nous éprouvons à lire le recueil des poésies de Charles d’Orléans. Il se présente comme une œuvre collective, un livre d’amis, un recueil de pièces de concours et de tournois poétiques. Il faut un véri¬ table effort pour nous retrouver au milieu de ce fatras; il faut quelque bonne volonté pour lire tant de pièces qui ne sont que des signatures d’album, fleurs séchées dans l’herbier du souvenir. Enfin, nous ne possédons encore aucune édition correcte du poète. Charles écrivait lui-même ou faisait écrire sur le manuscrit qui a servi de type à tous les autres. Mais nombre de compositions, dans les dernières années de sa vie qui furent, comme on l’a dit, plus remplies de recueillement, des jeux divers de ses pensées, furent inscrites dans le haut des pages de son livret, sur des parties de feuillets réservées pour la musique, les siennes comme celles de ses amis. Et Charles les transcrivait parfois de sa main, les corrigeait. Tout cela n’a pas été compris par la suite. Tes scribes qui copièrent son propre manuscrit transcrivirent pêle-mêle, dès l’origine, tous ces morceaux ; les éditeurs, qui vinrent après eux, agirent de même. En sorte que les compositions du duc d’Orléans nous apparaissent dans un désordre incroyable. Aujourd’hui, quand je feuillette le manuscrit français 25 458 de la Biblio¬ thèque Nationale, il me semble ouvrir, comme après un décès, un tiroir plein de confidences et de vieux papiers.

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* *

Ce qui nous frappe tout d’abord chez Charles d’Orléans, c’est le don d’une oreille juste, un sens musical qui ravit, le son d’une langue dont on perçoit jusqu’à l'accent, un peu traînard et paysan, le doux parler du centre de la Francs qu’un sensible comme Michelet a reconnu de suite1.

i. « Mais les Anglais eurent beau faire, il y eut toujours un rayon du soleil de

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Or nous savons que Charles d'Orléans fut, dès sa jeunesse, un beau parleur et un bon musicien. Comme sa mère, il jouait de la harpe et il rapporta de l’exil d'Angleterre un livre de chansons notées. C'est un fait que bien des pièces de Charles d'Orléans sont, pour l'harmonie, supérieures à tout ce qui a été écrit dans son temps, qu’elles sont rythmées comme le mouvement égal d'un cœur, mesurées comme une respira¬ tion :

J’ay fait l’obseque de ma Dame Dedens le moustier amoureux,

Et le service pour son ame A chanté Penser Doloreux;

Mains sierges de Soupirs Piteux Ont esté en son luminaire;

Aussy j’ay fait la tombe faire De Regrez,tous de lermes pains;

Et tout entour, moult richement,

Est escript : Cy gist vrayement Le trésor de tous biens mondains

Dessus elle gist une lame Faicte d’or et de saffirs bleux,

Car safflr est nommé la jame De Loyauté, et l’or eureux;

Bien lui appartiennent ces deux :

Car Eur et Loyauté pourtraire Voulu, en la très débonnaire,

Dieu, qui la list de ses deux mains Et fourma merveilleusement;

C’estoit, a parler plainement,

Le trésor de tous biens mondains !...

Ou vieil temps grant renom couroit De Criseïde, Yseud, Elaine,

Et maintes autres qu’on nommoit Parfaictes en beaulté haultaine...

Harmonie, sentiment musical, charmante facilité, voilà ce qui distingue tout de suite les compositions de Charles d’Or-

France dans cette tour de Pomfret. Les chansons les plus françaises que nous ayons y furent écrites par Charles d’Orléans. Notre Béranger du quinzième siècle, tenu si longtemps en cage, n’en chanta que mieux. »

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léans. Un ton, comme inimitable, de conversation, de poli¬ tesse charmante, et quelque chose d’ailé aussi qui ne se retrouve guère que dans le vers libre de La Fontaine.

Ce qui les caractérise ensuite, c’est un sentiment très spécial de préciosité qui était la forme même de l’esprit du duc, plus que la mode de son temps, le goût des allégories et des symboles l’exigeaient. Tous les mots que nous avons retenus de sa conversation nous prouvent que, dans sa vie de chaque jour, le duc Charles se montrait aussi raffiné. son originalité est grande, plus qu’on ne le soupçonne tout d’abord. Cette manière d’être était vraiment la sienne. Certes, dans ses premières compositions, le poète se montre rempli du souvenir de Machault et de Christine; et il ne craint pas d'emprunter des vers entiers au chevalier savoyard, Olte de Granson, que Chaucer a nommé « la fleur de ceux qui font des vers en France ». 11 a pris au Roman de la Rose un certain nombre d’allégories. Mais surtout Charles matérialisera les états de son âme, de son esprit. Ces petites entités évolue¬ ront dans le monde réel qu'il traverse lui-même. Ainsi, à sa façon, le poète fera œuvre de réaliste.

Charles parlera d’ « Espoir » comme d'un charlatan qu’il a pu rencontrer sur sa route, « beau bailleur de paroles ». I n regard allant çà et lui semble un enfant qui joue aux barres. « Soupir » est l'un de ces mendiants contrefaits, qui sont la plaie de ce temps et qui vagabondent sur les routes en <c coquinant »; mais il ne demande que l’aumône de Regard et de Douceur. « Nonchaloir » lui semble ce bon médecin qui guérit les lièvres d’amour, vous tâte le pouls, ordonne emplâtres et tisanes de Heurs. « Mélancolie » est la vieille nourrice qui poursuit les enfants et les hommes avec un bâton ou qui les fouette, verges en main. «Souci» est l’habile crocheteur qui épouvante en ces jours les villes et qu’il faut faire bannir et fustiger. La nature elle-même est amenuisée suivant cette convention. Le soleil devient un porteur de chandelles. Les arbres, les fleurs, les oiseaux reçoivent

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comme des domestiques leur livrée du seigneur Printemps. Et Charles lui-même vit dans la chambre et couche sur le lit de Pensée. Naturellement, si l'on n’admet pas cette conven¬ tion, tout ce bel esprit, il n’y a plus qu’à se mettre en fureur, comme Alceste.

De tous ces personnages, le plus complet, celui qui res¬ semble au poète comme un frère, est « Cueur ».

Mon cueur, Penser et moy, nous trois,

dira-t-il, tandis qu'ils contemplaient ces vaisseaux qui cin¬ glaient sur la Loire. Charles lui parlera comme on fait à un confident; il le surprendra furetant parmi ses livres, à son propre comptoir. Comme lui, « Cueur » préside le conseil dans la « Chambre de sa pensée », parcourt les inventaires de ses meubles, ceux-là mêmes que nous possédons encore et que nous pouvons lire aux Archives Nationales. Comme lui, <( Cueur » n’a guère été payé de tant de travaux. Avec ce triste et noble compagnon, Charles traversait, désolé, le jardin de sa pensée, un matin de mai la gelée avait détruit tant de fleurs!

Scènes puériles, mais gracieuses et vivantes, qui animent son livre, semblables à ces fantaisies minuscules qui encadrent les manuscrits contemporains. Elles nous font penser à ces peintures à fresque décorant les maisons de Pompéï les amours sont de réels forgerons et de véridiques marchands. Elles ressemblent, si l'on veut, à ces minuscules figurines de pâte de Saxe des enfants joufllus, qui sont des amours, se montrent coiffés du tricorne et portent la mous¬ tache des gardes françaises.

LTn jour on s’aperçut à Blois que l’eau ne montait plus au puits du château. Charles pense alors à l’installation d une poulie qui ferait monter plus commodément l’eau. Son ima¬ gination travaille à ce propos : cette eau qui se dérobe devient l’image de sa vie (1457). Il écrit le premier vers du débat :

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE Je meurs de soif auprès de la fontaine...

qui fut suivi de tant d’autres vers...

La vérité, c’est que toute sa vie, de son printemps à son hiver, fut la matière de ses poésies. C’est une des princi¬ pales difficultés que nous rencontrons pour entendre une œuvre aussi sincère qu’artificielle, aussi artificielle que sin¬ cère. Il faut quelque attention pour retrouver la trame de la vérité sous des arabesques si fleuries. Et quand on voit le tra¬ gique shakespearien de la première partie de la vie de Charles d’Orléans, la dureté générale de son temps, tout d'abord ce point de vue nous déconcerte.

Charles est-il le prisonnier des Anglais ou celui d’ Amour? A-t-il même souffert des malheurs de sa maison et de son pays? Fut-il le martyr ensanglanté de Vénus, comme le montre Martin le Franc? Tout cela est plus indiqué que pré¬ cisé. On voit surtout sa propre nature, qui le mène : celte nonchalance, le goût de la quiétude, l'absence d’effort et de raidissement qui caractérisent Charles d’Orléans. Une connais¬ sance plus approfondie de la vie et des sentiments de Charles nous permet cependant de le dire : sous cette allégorie se cache une réalité; sous cette absence de passion il y a une vraie souffrance; sous ce fard est un vrai visage d’homme, et sin¬ cère.

Cette sincérité, nous la remarquerons davantage encore dans son âge mûr et surtout dans sa vieillesse :

Une povre ame tourmentée Ou Purgatoire de Soussy Est en mon corps...

En somme, une connaissance sérieuse de la vie du poète est nécessaire pour préciser ce qu'il n'a fait qu'indiquer. Ainsi nous verrons, dans Charles d'Orléans, un homme à la fois très loin et très proche de nous. Dans cet âge de fer, il a chanté quelques très douces modulations. Il a usé de mots

CHARLES DORLÉAXS

simples, comme polis par l'usage; de rythmes souples, comme dansants. Mais il a traduit aussi, à sa manière, l'in¬ quiétude humaine, dit la vanité de l'action, de l’activité, le charme d'une vie secrète et intérieure. 11 a aimé la paix et détesté la guerre. Par là, Charles d’Orléans parcourt les che¬ mins éternels de l’âme. Et c’est pourquoi il retient l’attention de qui cherche à le pénétrer, en dépit de ses puérilités, et parfois de son jeune et frais bavardage :

Amoureux ont parolles paintes

Et langage frais et joly...

Par il mérite cette sympathie que lui accordait si juste¬ ment R. L. Stevenson et que ne connaîtront pas toujours cer¬ tains héros. Un contemporain a même pu dire de ses poésies qu'elles étaient morales : moralia vitœl Oui, puisqu’elles furent les filles de ses petites joies, de sa mélancolie, de son ennui, de son expérience, de ses douleurs.

Charles d’Orléans a su enfin, d une manière très artistique si elle est artificielle, dans de petits médaillons, faire tenir sa propre vie et peindre à nu son cœur. Quand nous lisons ses poésies, il semble que nous tournions les pages enlu¬ minées du calendrier d’un livre d’Heures de ce temps, la vie et les âges sont représentés dans de petites images. Son recueil de poésies, c’est le livre des heures de Charles d’Or¬ léans. Un charmant poète, un être délicat, qui sentait si bien les choses de France, Jean-Marc Bernard, a pu le dire : « Le moindre de ses rondeaux nous donne l’impression d'un petit animal vivant : cela est souple et musclé comme certains corps féminins, « poly, souef, si précieux ».

Il reste à indiquer comment l’œuvre de Charles d’Orléans, qui avait été assez goûtée pour être imitée jusqu’au début du seizième siècle, et plusieurs fois absolument démarquée,

46

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

tomba dans le plus profond oubli'. C’est qu’elle coïncida, d’une part, avec la période d’engouement pour l’antiquité et pour les modes italiennes de la pré-renaissance, et de l’autre avec un retour offensif de la littérature bourguignonne des rhétoriqueurs qui fut si fatal à l’esprit de chez nous.

Un exemple bien caractéristique de [cette conception des humanistes se rencontre dans la maison même de Charles d’Orléans et mérite à ce titre d’être retenu.

Entre i45o et i453, les poésies de Charles d’Orléans vinrent à tomber entre les mains d’un Italien lettré, dévoué à sa cause, Antonio Astesano, plus connu sous le nom de l’Aste- san. Ce jeune homme, que le duc venait de ramener d’Italie, dévorait, en ce temps-là, les livres français qu’il rencontrait pour se perfectionner dans la connaissance de notre langue ; il s’enthousiasma pour l’œuvre de son maître. Il admirait l’œuvre juvénile de Charles, la force dame qu’il avait montrée en composant dans sa prison d’Angleterre ses char¬ mantes poésies pleines d’esprit et aussi d’expérience de la vie :

In quo sunt multi carmina plena joci,

In quo præterea moralia plurima vitae.

L’Astesan dira : « Les vers qu’écrivit Ovide dans la région Pontique m’ont souvent rempli d'élonnement; maintenant ma surprise tombe en face d’un tel poète, quand je lis les compositions du prince captif. » Nous ne partagerons pas l’ébahissement du Lombard. C’est non seulement parce qu’il savait parfaitement son métier de poète que Charles a droit à notre admiration; mais c’est aussi parce qu’il a eu une vie pleine d’amertume, de désillusions, qu’il a subi les loisirs cruels de la prison (la liste des poètes prisonniers du quin¬ zième siècle est fort longue) que Charles d’Orléans devint précisément un poète.

Mais le rhétoricien, nourri de Virgile, d’Ovide, de Catulle

i. P. Champion, Du succès de Væuvre de Charles d'Orléans, dans les Mélanges Picot, x g 1 3 ; Remarques sur un recueil de poésies, dans la Romania, 192a.

CHARLES I)’ ORLÉANS

47

et d’Horace, a reconnu chez Charles d'Orléans la tradition des élégiaques et des lyriques. D'instinct, l’Italien a senti la beauté, la fleur délicate de l’esprit de France. Seulement il regrettait que le bon Charles d’Orléans n’ait pas connu les règles de l'éloquence classique, tandis que nous nous en féli¬ citons peut-être. « Si, par l’art de rhétorique, il avait appris l’éloquence et entendu, dans son enfance, les nobles chants des poètes, je pense qu’il aurait égalé par la science les poètes et les orateurs de l’antiquité, qu'il les aurait surpassés peut- être, puisque n’ayant lu, dans sa jeunesse, ni un orateur, ni un poète, il composa de telles pièces. » Ici l'Astesan, qui n’était pas renseigné sur les études assez sérieuses de son maître, est gagné par la sympathie qu'il donne à son œuvre. « Je considère pour moi comme un grand honneur de tra¬ duire en latin les poésies françaises du duc, un honneur égal à celui acquis par ceux qui tirent latins les livres qu'Aristote écrivit en grec, les vers qu’Homère, le prince des poètes, a chantés, et la masse des ouvrages grecs qui furent autrefois traduits par d’autres en latin. »

C’était une entreprise bien déraisonnable. Messire Anto¬ nio s'attaquait à l’inimitable. Tout chez le prince nonchalant résidait dans un mouvement heureux, un esprit facile, une forme parfaite et comme naturelle. Si la traduction de l’Aste- san n’est jamais très inexacte, elle n'est jamais plaisante non plus. L’œuvre d’un Charles d’Orléans ne vaut que par les mots, des façons de dire de chez nous. L’Astesan la trahit en voulant l'anoblir et la rendre de portée générale. Son erreur est celle de l’humanisme. Jamais entreprise 11e fut plus pédante. Mais elle nous montre que c'était déjà une nécessité de traduire en latin les œuvres composées en langue vulgaire pour les accréditer auprès des lettrés. Il y a quelque chose de puéril et de touchant dans l’effort que fit l'Astesan pour faire passer dans un latin emprunté à Virgile et à Horace la grâce et l’esprit de son maître. 11 a eu l'ambi¬ tion de le révéler au monde entier, supportant malaisément

48

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

que la France connût seule le gentil esprit du prince; et l'Astesan ambitionne de lui donner pour auditoire le cercle du genre humain !

Namque ut se totus terrarum noverit orbis Exigit hoc mirum principis ingenium.

Aujourd'hui une telle entreprise fait sourire. Elle n'est plus qu'une calomnie. Charles avait dit gentiment :

Levez ces cuevrechiefs plus hault Qui trop cuevrent ces beaulx visages :

De riens ne servent telz umbrages Quant il ne fait haie ne chault...

Entendons le secrétaire italien :

Erigite, o nymphe, magis hec velamina queso Qui pulchros vultus occuluisse soient :

Nil taies prosunt umbre : exallatio quando Nulla nec immensus régnât in ora calor!

Charles avait dit encore :

En regardant vers le pais de France,

Un jour m’avint, a Dovre sur la mer,

Qu’il me souvint de la doulce plaisance Que souloye audit pais trouver...

Ce que messire Antonio traduira :

Littore dum pelagi terris captivus in Anglis Essem et Francorum perspicerem patriam,

Luce voluptatum memorhacsum factusearum Quas michi jam pridem patria dicta dabat...

Ces grands mots vagues, qui visent à l’expression du senti¬ ment universel, ces nymphes, ces muses, vont faire fureur parmi la génération suivante, après les guerres d'Italie surtout, quand notre pays sera définitivement conquis par les modes nouvelles, en proie à la plus sombre fureur mythologique. Une fois encore, Melin de Saint-Gelais essayera de rallier les auteurs de petits dizains. « Gentille créature », avait dit

CHARLES D’ORLÉANS

4o

Marot de l’aumônier du roi Henri II ; galant poète qui faisait, « au beau premier jour de mai », présent de cerises aux jeunes filles :

Ne sçay quand l’un a l’autre touche,

Quelle est la cerise ou la bouche,

Tant sont egalement vermeilles...

Il n’aimait pas le grand Ronsard, le nouvel Apollon qui commençait de régner au Louvre païen; il riait, dans sa barbe.de l’éloquence de son confrère. Car Melin commandait l’escadron des petits l imeurs, ceux qui savaient d'un mot pour rire couronner un dizain. Ils vont être emportés dans la vic¬ toire hautaine, à certain point regrettable, des italianisants.

Ce même temps connut une autre plaie : l'éloquence, le culte de la phrase pour la phrase (hélas! nous n’en sommes pas encore délivrés !), des mots qui ne signifient que des mots, la rime rare pour la rime. C’est dans le milieu fastueux des ducs de Bourgogne, dans la plantureuse Flandre, que ce mal prit naissance, à peu près à l’époque de Chastellain qui demeure le meilleur des représentants de la théorie nouvelle. 11 contamine Meschinot, Olivier de la Marche, Molinet, Baude, Jean Marot, Lemaire de Belges, Crétin, l’absurde André de La Vigne, s'infiltre de la maison de Bourgogne à la cour des ducs de Bourbon avec les Robertet. Pendant des années la vogue s’attachera à ces déclamateurs, à leurs grosses machines, à leurs ligures mythologiques et allégoriques qui amusent un moment, comme on regarde les grandes tapis¬ series et les meubles bizarres de ce temps. Mais ces rhétori- queurs ne nous intéressent plus que par leur verve réaliste, parfois assez bouffonne, qui nous retient un moment; ils nous arrêtent un instant, comme nous contemplons avec surprise, et parfois avec plaisir, les monuments de cet âge la fusion de l'art gothique et de l'art romain est heureusement réa¬ lisée. Mais, dans l'ensemble, il est difficile de trouver quel¬ que chose de plus odieux que les discours que dame Rhéto¬ rique, la nouvelle déesse, inspire à ses disciples.

il - i

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

5o

Il appartenait au dix-huitième siècle français, sinon de remettre en honneur les vers de Charles d’Orléans, du moins de les tirer de l'ouhli. On le doit à un homme de goût, l’abbé Sallier, qui les fit connaître par extraits à ses confrères de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, en i-4o, avec une appréciation que l’on retrouve chez l'abbé Goujet (174.Ô) et Imbert (1778G. Il ne semble pas d’ailleurs que la chose ait fait grand bruit. La Curne de Sainte-Palaye forma le dessein de donner une édition du poète, que la Monnoye avait également fréquenté. C’est un religieux de Grenoble, del’ordre de Saint-François, le « bon père Morlon», esprit doux et poli, qui eut une grande influence sur Sten¬ dhal en lui révélant Shakespeare, qui découvrit en quelque sorte notre poète ; il lit une copie du manuscrit de Grenoble, la passa à Vincent Chalvet, ce jeune pauvre libertin, le pro¬ fesseur d’histoire de Henry Beyle à l’École centrale de Gre¬ noble, qui donna la première édition des poésies de Charles d’Orléans, en i8o3.

Ce n’était pas cette époque de poncifs qui était préparée à entendre les vers de notre poète. Il est tout de même déce¬ vant de penser que son œuvre a été ignorée du seul temps qui en fit revivre l’esprit et la grâce, cette gracieuse et désin¬ volte Régence, avec ses pèlerins d’amour, ses fêtes galantes, ses religieux travestis, sa perpétuelle transposition des gestes de la vie réelle dans des régions imaginaires. Au fond, c’est un enfant du peuple, Watteau, qui illustra le fantasque rêve du prince-poète Charles d’Orléans. Faut-il dire qu’il ne s’en douta jamais ?

*

* *

Et ce n’est, pas notre temps qui paraît bien préparé à le comprendre, en dépit de I intelligent essai d’un Robert-Louis Stevenson. Notre romantisme nous en éloigne. Et le pathé¬ tique cri d’un Villon est autrement accordé à nos tourments.

1. Annales poétiques, dont un tirage à part a été signalé par M. A. Perreau.

CHARLES D ORLEANS

01

Mélancolie, « douloureuse Merencolie » du doux prince, vous n'avez rien à voir avec nous, ni avec la désespérance romantique :

Sang de moy, quelle bourgoise!

jurera le duc dont vous aviez gouverné la vie. Vous lui apparaissiez comme la rude gouvernante qui fait fouetter les enfants; vous étiez l’insupportable compagne dont on endure la présence, l’irritante visiteuse à qui il convient de fermer la porte au nez. Dans les derniers jours de sa vie, quand Charles se dira une fois de plus votre écolier, ce sera surtout pour nous conlier qu'il n’a pas été, au demeurant, fort sage :

Se .j’ai mon temps mal despendu,

Fay l’ay par conseil de folie,

Je m’en sens et m’en suis sentu Es derreniers jours de ma vie.

Un regret, une indication rapide sur la fuite du temps, suffisent à Charles d'Orléans et les développements de la tristesse d'Olympio l'excéderaient :

Le temps passe comme le vent,

Il n’est si beau jeu qui ne cesse...

La sagesse, ce mot que Charles avait souvent eu à la bouche, mais qu'il avait su si mal mettre en pratique, consiste en dernière analyse à se taire. C’est toute sa philosophie :

Devenons saiges désormais

Mon cueur, vous et moy, pour le mieulx...

Il est enfin une autre forme de cette sagesse : elle consiste à se soumettre simplement aux événements :

Les en voulez vous garder Ces rivières de courir,

Et grues prendre et tenir Quant hault les veez voler?..

Laissez le temps tel passer Que Fortune veult souffrir,

Et les choses avenir

Que l’en ne scet destourber...

52 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

On le voit, cette « ennuyeuse » mélancolie ne va pas trop loin pour lui :

C’est grand paine que de vivre en ce monde,

Encores est ce plus paine de mourir...

Elle s’accommode de la bonne chère, d’une vie plantureuse et douce; elle se dissipe dès que le poète a retrouvé ses bons compagnons. Au surplus, Charles ne sait-il pas rire de ses propres sentiments affectés en amour?

Sans ce, le demourant n’est rien.

Qu’esse? Je le vous ay a dire?

Je ne vous le dirai pas non plus, puisque vous l’avez compris.

Ce signe d'intelligence et d’amitié que les artistes adressent aux autres hommes, à ceux qui vivent avec eux et à ceux qui vivront après nous, Charles d’Orléans l'a inscrit dans le secret du livre de ses poésies. 11 y a traduit sa nature molle et incon¬ sistante, la lamentable bonté qui est celle des égoïstes. Il nous a dit aussi que rien n'avait beaucoup d’importance, que rien ne comptait vraiment, ni le raidissement, ni l’effort, ni la patrie des hommes, ni les larmes, ni la douleur, ni lad ion, et que la vie est sur le plan du songe. Si quelque chose existe pour lui, c’est un jeu de la pensée, un déguisement, un monde ima¬ ginaire, le vieux rêve des troubadours que l'on est tout surpris de voir revivre, on ne sait à la suite de quels avatars, dans cet homme vieux et lourd, suranné et précieux, cet éternel enfant, le fils d'un grand homme d’action et d’une mère passionnée. Chez lui du moins aucun effort. Il ne chante même pas, il chantonne :

Puis ça, puis la,

Et sus, et jus,

De plus en plus.

Tout vient et va...

Et tout ce qui n'est pas son rêve, tout ce qui est en désaccord

CHARLES D’ORLÉANS

53

avec sa mollesse, ne compte pas pour lui, ou l'excède à ce point :

Le monde est ennuyé de moy,

Et moy pareillement de lui...

Naturellement, les choses ne sont jamais aussi nettement marquées que je l’indique dans une œuvre ou dans une vie. Charles d’Orléans était, certes, un homme de chair et d'os, un homme du quinzième siècle très embesogné, un prince fran¬ çais et un chrétien. Tout cela, nous l’avons montré.

Mais que l'on veuille bien aller au fond des choses, rien n’a beaucoup compté à ses yeux, ni la France, ni les femmes dont il chanta les amours et la mort d’une manière comme impé¬ nétrable. Ce prince du sang était en somme méprisé de son roi; et il avait horreur de tous les ennuis qui lui arrivaient de a Bourges ». Il a vu la plus grande merveille de son temps et il ne l’a pas reconnue, cette Jeanne qui vint en France pour lui. Sa bonté, si humaine et charmante cependant, il semble qu'il Fait surtout réservée à ses frères humains qui abondaient dans sa folie, qui était de bien dire, d’exprimer les choses avec délicatesse et raffinement. Le jeu de la pensée est son jeu à lui, son cher passe-temps, sa consolation dans le malheur ou dans la déception. Mais ce n’est qu’un jeu, et il le sait bien, comme le jeu de tables ou de billard, un jeu qui réclame même des partenaires. Et Charles d’Orléans est cependant aussi loin des autres hommes que peut l'être un musicien dans l’expression de son art.

C’est bien de la musique qu’exprime en effet sa nature calme et voluptueuse, musique qu'il est si décevant de ne pas rencontrer sur les réserves de son manuscrit, elle devrait être. Ce qu'il nomme sagesse est cette absence d'agi¬ tation, ce repos harmonieux de l’âme, ce silence orné de mots. Car Charles d’Orléans déteste l’agitation; la guerre, et toute guerre. Il n’aime que la paix, et n'importe quelle paix.

Tel est le sens du message qu’il me semble adresser aux

54 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

autres hommes, à ceux qui n’ont pas fait partie de son petit cercle, sur les blancs et fins feuillets de parchemin que j'ai tournés tant de fois. Je sais bien que les choses que j’exprime pourront paraître assez surprenantes de la part d'un vieil homme du quinzième siècle, et à coup sûr peu morales, encore qu’elles soient le résultat de l’expérience de sa propre vie. Mais il faut se réjouir lout de même de les voir fixées sur cette fragile et éternelle matière, les blancs feuillets de fin vélin. Bien des monuments, comme impérissables, ont dis¬ paru depuis cinq siècles. Eux demeurent pour nous faire participer au plus extravagant des rêves. Ils nous font revivre la tragique histoire de Charles d'Orléans, l’indifférent du quinzième siècle.

Toutefois, Charles d’Orléans sourit encore au plaisir, à tant de frais visages et de jeunes corps dont il conserve le sou¬ venir. Bien que, parmi les amoureux, il se tienne maintenant entre ceux qui portent de la fourrure, il ne craint pas de le demander encore aux dames :

Levez ces cuevrechiefz plushault,

Qui trop cuevrent ces beaux visaiges...

Mais son heure est passée. Le bon Charles d’Orléans n’est jamais de son temps, ni même dans l’action qu’il doit faire. Il est trop tôt, comme il l'a dit à une dame née trop tard. Il a le menton blanc quand il le proclame :

Devenons saiges désormais.

Mais cette parole, il semble qu'il l'ait dite trop tard aussi. La sagesse arrivait pour lui en même temps que la mort. La terre gelée allait faire mourir le vieil arbre dans sa Heur.

*

* *

Au début de cette étude, comme je le lis au temps de ma jeunesse, j’ai ouvert avec allégresse sous les yeux du lecteur

CHARLES D’ORLÉANS

HO

le gros recueil des poésies du duc d'Orléans. Fermerons-nous maintenant ce « saint livre » avec quelque appréhension? Peut-être. Décidément, il est trop secret, d’un plaisir trop personnel et mince. Autant que le poète, c’est l’homme d’au¬ trefois qui nous retient encore. Mais l’enseignement que nous pourrons en tirer n’en sera pas moins fécond.

De l’esprit d’un Charles d’Orléans, nous retiendrons aussi quelques traits essentiels qui marquent ceux de notre art et de notre caractère national. Nous nous attarderons avec lui devant les paysages modérés et les douces choses de France. Horizons tendres et bleutés, courbe étincelante des rivières, ombre des forêts giboyeuses, lumière blonde du ciel que les miniaturistes d’autrefois traduisaient par des points d’or, grèves de la Loire, feuillage argenté des saules, prairies mouillées, jardinets de simples fleurs, champs de blé et d’avoine que dessinent des haies vivaces, douce vie de nos campagnes, civilité de ses bonnes gens, alacrité des vigne¬ rons, humanité chrétienne et indulgence des mœurs, c’est vous, vraiment, qui avez enfanté les vers du poète. Son art n’a jamais connu ni l’effort, ni la rhétorique : une indication rapide et plaisante lui suffit. Et son œuvre traduit encore les aspects éternels du tempérament français : le sentiment d'un idéalisme courtois et la douce moquerie de cette courtoisie, une vision au fond réaliste et juste des choses, un grand besoin de se connaître soi-même, une extrême modération, enfin ce goût de la société, brille un bel esprit, qui est celui d'un cercle, et qui deviendra celui du salon.

Tel nous apparaît, bourgeoisement, ce prince des lis et de la poésie, l’Horace du moyen âge.

HISTOIRE POÉTIQUE DU XV- SIÈCLE. II

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f&pitapÇt Suôit %iî(ot) ftctts fyumaiM qui ap iee no* fituee fitaycj fee cueuce contre no* enôurcie Car fe pttie 5e no* ponure^ ctue^:

Cneu et) aura pfuftoft 5e Soue mercte î>oue noueSotce cpatadjcecmq ftp £luât Ôefa cf)ar^ ttopauôertounie 0(efi niera Ôcuouree et pourrie et no* ree oe 5cuen5e céôice a poufSze iDenofîeemafperfonnenefeqrie 20a te pnee^ieu que toue noueSucif feaüfoufôze giit.

Les Pendus

Édition de Villon ; Paris chez Pierre Levet, 1489 <Bibl. Nat.. Réserve Y" 245)

LE PAUVRE VILLON

C'esl ainsi qu’il s’est nommé clans l’épître à ses amis, alors qu'il gisait dans la basse fosse de la geôle de Meung-sur- Loire, « non pas soubz houx ne may », attendant la mort; c’est ainsi qu’il a parlé de lui dans l’invitation à son enter¬ rement qui termine le Testament :

Icy se clost le testament Et finist du povre Villon.

Certes, ce n’est pas le seul nom qu’il se soit donné. Car dans l’œuvre si courte qu’il nous a laissée (les Lais ont 3ao vers, le Testament 2023, et les autres pièces authentiques de François Villon ne comprennent guère que seize petites pièces, des ballades surtout), nous relevons son nom à dix- huit places1.

C’est un fait assez extraordinaire, digne d'être mis immédiatement en lumière. Villon n'a parlé que de lui. 11 a été un farouche individualiste et son œuvre nous présente un singulier cas d'égotisme. Il y a eu lui et quelques autres. Les autres, c’est-à-dire le petit monde, il a passé sa jeunesse,

i. Lais, 3 1 4 : * le bien renommé Villon»; en acrostiche comme signature de la ballade pour prier Notre Dame; en acrostiche dans la ballade pour la Grosse Margot ; Testament, 1811; legs aux amants infirmes pourvu qu’ils disent un psaume pour « l’ame du povre Villon »; T., 1997, fin du testament du « povre Villon »

signature acrostiche de la ballade de bon conseil; de la ballade des contre-vérités i dans le refrain de l’épîlre à ses amis : « Le lesserez la le povre Villon » ; signature acrostiche du Débat du Cuer et du Corps de Villon; dans la ballade au nom de Fortune. 11 se nomme : Françoys Villon, dans les Lais, a; dans l’épitaphe; T., 1887; dans la Requeste a Mons. de Bourbon; Françoys, dans l’acrostiche de la « ballade a s’amye » ; deux fois dans lu ballade au nom de Fortune; dans le quatrain.

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HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

des gens de Paris, comme d’un quartier, des richards qui ne l’ont pas obligé, lui le « povre Villon », le petit écolier qui n’a rien, dont la vie dépend de beaucoup d’autres vies, qui est soumis à tous les hasards, tire sa subsistance du savoir-faire et plaire, du charme de son esprit qui était grand en vérité. Et c’est sans doute l’origine du malentendu de François Villon avec la société de son temps, la source des invectives, des haines, des ironies qui distinguent si particulièrement sa nature ardente et impressionnable. Villon est un homme qui sent, malheureusement pour lui, avec une vivacité doulou¬ reuse. Il voit, il juge, frappe directement au but, griffe, bafoue. Son art n’est que l’expression d’une sensibilité aussi vive qu’exquise. II est la vérité, la sincérité même. Et les mots dont use Villon ont comme le goût de la volupté; ils traduisent le mouvement et la vie en traits forts et simples, dans la lumière. Si Villon sait arranger parfois les choses, il ne sait pas se contenir. Il parlera sans prudence comme sans retenue. La haine le rend fou ; et la joie l’étouffe, l’éteint même. S’exprimer a été comme la défense de sa personnalité de pauvre qu'il nous faut connaître, comme nous devons connaître l’esprit d’un temps elle put se manifester.

I

L.4 VIE DU « BIEN RENOMMÉ » MLLON

François de Montcorbier, dit des Loges1, naquit à Paris, en 1 43 1 , de parents pauvres 2 :

Povre je suis de ma jeunesse,

De povre et de petite extrace;

Mon pere n’ot oncq grant richesse,

Ne son ayeul, nommé Orace;

1. Il me faut bien citer, une fois pour toutes, les deux volumes que j'ai consacrés à François Villon, sa vie et son temps, Paris, iqi3,où l’on trouvera les références qui manquent ici, ainsi que la documentation iconographique.

2. T., 27.3-280.

LE PAUVRE VILLON

5 9

Povreté tous nous suit et trace.

Sur les tombeaulx de mes ancestres,

Les âmes desquelz Dieu embrasse,

On n’y voit couronnes ne ceptres.

Le nom de Montcorbier nous permet de penser que le père de François tirait son origine de l'ancienne province du Bourbonnais. Un grand nombre de Bourbonnais durent venir s’établir à Paris à la suite du mariage de Charles V avec Jeanne de Bourbon. La mère de François habitait préci¬ sément le quartier des Célestins, très aristocratique alors, se trouvait l’hôtel Saint-Pol, la résidence royale. Le père de François de Montcorbier mourut de bonne heure, car l’enfant fut élevé par sa mère, une bonne femme, pieuse et illettrée, dévote à la Vierge qui, craignant les peines de l’Enfer et désirant les joies du Paradis, vécut dans l’espérance de bien mourir en sa foi. Elle priait, l’humble chrétienne, devant la fresque du moûtier, c’est-à-dire du monastère qui était sa paroisse, représentant précisément une image peinte de Notre Dame « de souveraine maistrise » et aussi des scènes de l’Enfer. Son fils le rappellera dans les vers candides dont il lui fera plus tard présent1 :

Femme je suis povrette et ancienne,

Qui riens ne sçay; oncques lettre ne leus.

Au moustier voy dont suis paroissienne Paradis paint, ou sont harpes et lus,

Et ung enfer ou dampnez sont boullus :

L’ung me fait paour, l’autre joye et liesse...

En ceste foy je vueil vivre et mourir.

Sans doute aussi la pauvre femme lui faisait de petits contes, comme toutes les mères en font aux enfants : car à illon se dira plus tard « extrait de fée », capable de dispenser aux hommes le « don d’aimer ». François aimera tendre¬ ment sa mère, comme tant d’hommes passionnés et terribles. Mainte fois, au cours de sa vie misérable et dangereuse, il se

i. T., v. 893-902. Il s’agit certainement de l’église du couvent des Célestins»

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

6 O

tourna vers elle, l’unique soutien de sa faiblesse; et il lui donna ce beau nom de « château1 » :

Qui pour moy ot douleur amere,

Dieu le sect, et mainte tristesse :

Autre chastel n’ay, ne fortresse.

Ou me retrave corps et ame,

Quant sur moy court malle destresse,

Que ma mere, la povre femme !

La mère de François dut demeurer veuve de bonne heure; car il était encore bien jeune quand elle vint le porter à maître Guillaume de Villon, son parent sans doute, qui était chanoine d'une vieille paroisse parisienne, de fondation royale, ayant chapitre sans dignités capitulaires, Saint- Benoît-le-Bétourné, dans la grand’rue Saint-Jacques. Fran¬ çois de Montcorbier prendra même le nom de son protecteur, de son «plus que père», qu'il devait illustrer d’une manière bien inattendue; et il a parlé avec tendresse des soins mater¬ nels dont l’entoura le chapelain de Saint-Benoît - :

Qui esté m’a plus doulx que mere,

A enfant levé de maillon.

Ce Guillaume de Villon, originaire du village de ce nom à cinq lieues de Tonnerre, était un clerc bourguignon ayant alors entre trente-cinq et quarante ans, qui ne quitta guère les écoles de Décret de la rue Saint-Jean-de-Beauvais il avait étudié en attendant d'y enseigner comme professeur. Pourvu de modiques bénéfices, il demeura dans une maison du cloître, non loin des charniers, à la Heuze, puis à la Porte Rouge qui regardait le grand portail de l’église. C’était un homme appliqué et paisible que ce décrétiste.

La maison tranquille d’un chanoine avec sa petite librairie, ses livres de piété et de droit, ses coffres, sa garde-robe, son pétrin et ses celliers ; la série des fêtes religieuses ou de quar-

i . T., v. 867-872.

a. T., v. 85i-85a.

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6 1

tiers, la Nativité surtout l’on chantait, en criant Noël, de si longs cantiques; une pauvre et antique église; la cour du cloître avec ses enseignes dévotes et facétieuses, très propres à exciter l’imagination d'un petit enfant, avec des yeux bien ouverts sur le monde, voilà évidemment ce qui tout d’abord a retenu l’attention de François. Il grandit sur la montagne Sainte-Geneviève, dans le quartier des collèges, dans un milieu tout à fait ecclésiastique, entre le curé, les six chanoines capitulaires nommés par Notre-Dame, les douze chapelains élus par le chapitre de Saint-Benoît. C’est dans ce milieu loyaliste que l’enfant entendit la légende des saints de Paris, les histoires ecclésiastiques de privilèges, de justice, de droits, d’abus, de procès; les conversations de ces pauvres curés parisiens, qui détestaient les riches réguliers, les ordres nouveaux qui leur faisaient concurrence; et il recueillit aussi les échos de la querelle particulière que les genè de Saint-Benoît soutenaient contre le chapitre de Notre- Dame dont leur église était sujette. Car le jour de la fête de saint Benoît (n juillet), les doyens et chapitre de l’Fglise de Paris venaient faire une station et une procession dans leur église sujette, toucher une petite rente, du blé; et souvent ils dénonçaient la misère de la paroisse parisienne, insistant sur le désordre qu'ils y avaient remarqué. Ils étaient très mal reçus par les gens de Saint-Benoît; et c’est un fait que ces derniers, qui n’avaient ni maîtrise ni enfants de chœur, négligeaient de se faire représenter à Notre-Dame le jour de la fête de leur paroisse, alléguant à ceux qui jouissaient d’une maîtrise renommée qu’ils ne savaient pas bien chanter!

Paris était encore sous la domination des Anglais. En 1 436 , quand ils quittèrent la capitale, on fit une notable pro¬ cession et, malgré le vent et la pluie, on remarqua que nul cierge ne s’éteignit; Charles Vil devait entrer dans Paris l’année suivante au milieu des feux de joie. Mais c’est aussi un fait que les courses des brigands ne cessaient pas autour de la ville ; que peu de gens mangeaient du pain à leur saoul ;

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HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SlÈCUE

que les pauvres dévoraient des navets et des trognons de choux cuits sur la braise. Et, le jour et la nuit, les petits enfants, les femmes, les hommes criaient : <■ Je meurs, hélas! las doux Jésus: je meurs de faim et de froid ! » Le pain, le pain précieux, demeurait un objet de convoitise: c’est Villon qui dira des pauvres qu'ils ne voient le pain qu’aux fenêtres.

Une épidémie de petite vérole emporta cinquante mille personnes ; beaucoup de camarades de François durent mourir. Lui, il vit de près la misère et, de bonne heure, il connut la puissance de la mort. Les laboureurs des environs de Paris, inquiétés par les garnisons anglaises, rentrèrent dans la ville ; les loups les suivirent en longeant les berges de la Seine. Us attaquaient les chiens et mangèrent même un enfant derrière les Innocents. En i43q, on les vit réappa¬ raître, affamés, se jeter sur les femmes et les enfants. Fin loup sans queue, surnommé de ce fait Courteault, était célèbre ; on en parlait comme d'un cruel capitaine. Et, l’année suivante, apparurent des larrons qui volaient les petits enfants, les enfermaient dans des huches afin que leurs parents les rachetassent. Tels étaient les événements capables de frapper l’imagination d’un petit garçon.

François travaillait alors aux côtés de maître Guillaume de Villon. Il était difficile à cette époque de trouver, gratui¬ tement surtout, la première instruction. Mais Villon n’a cer¬ tainement pas fréquenté les pédagogies les enfants demeu¬ raient jusqu’à leur douzième année, âge auquel ils passaient dans la Faculté des Arts. La grande bête de régent manque à la collection des grotesques de son temps que François Villon nous a léguée. Guillaume de Villon lui enseigna certainement le latin; et il se chargea de son instruction, sans doute dans ses propres livres. C'est ce que montre parfaitement le legs irrévérencieux que François lui fera de sa « librairie ». Ils lurent ensemble les livres saints : et Guillaume lui conta les pieuses historiettes, les légendes populaires à Paris.

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*

a *

Puis Page vint François, vers sa douzième année, dut suivre les leçons de la Faculté des Arts qui était comme le ves¬ tibule des autres Facultés : Théologie, Décret, Médecine. Il passa son baccalauréat ou déterminance au mois de mars 1 44p , ayant payé la bourse la plus minime qui était de deux sous parisis. L’écolier n’était pas en avance, cet examen pouvant se passer à partir de la quatorzième année et après deux ans d’études. On était alors interrogé sur le Donat et VOrganon d’Aristote, la grammaire latine et la logique en un mot. Le deuxième examen qu’il subit, et qui était la licence, portait surtout sur les sciences et la philosophie. Le 4 mai 1 4<3 2 , François de Montcorbier était agréé comme licencié, sur sa vingt-deuxième année. Recevant, rue du Fouarre, le bonnet de la maîtrise, il obtenait en un mot cette « licence d’enseigner », grade suprême de la Faculté des Arts, qui permettait l'accession à tous les autres. Mais plus qu’un grade, la licence permettait finalement la collation d’un bénéfice, et faisait dans tous les cas du jeune homme comme un clerc. Lin singulier clerc, certes, qui n’a pas pris au sérieux tout ce fatras qu’on lui a enseigné, qui n’aima jamais l’étude, n’a nommé le Donat et l’/lrs memorativa que dans des legs à des vieillards ou à des imbéciles, et qui fera, dans ses Lais, une satire très fine du jargon de l’école1 :

Ce faisant, je m’entroublié,

Non pas par force de vin boire,

Mon esperit comme lié;

Lors je sentis dame Mémoire Reprendre et mettre en son aumoire Ses especes collateralles,

Oppinative faulce et voire,

Et autres intellectualles...

La connaissance que François eut du monde antique, il a

1. L., v. 281-288.

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HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

pu la trouver surtout dans les livres en français du temps de Charles V, gonflés des sentences des Latins. Il est le fils de la misère, l’écolier de la douleur1 :

Travail mes lubres sentemens,

Esguisez comme une pelote,

M’ouvrit plus que tous les Commens D’Averroys sur Aristote.

Villon n’était pas l’homme des livres, encore qu’il eût fait les études de son temps et frit aussi docte que tel autre maître. Ou plutôt, il était l’homme d'un livre, le « noble Rommant de la Rose », la bible poétique d’alors, et comme l’encyclopédie de toutes les connaissances, un trésor de courtoisie et de discussions que l’on trouvait fréquemment parmi les livres des chanoines de ce temps.

Il faut le dire aussi : l’époque n’était pas favorable à l'étude. L’Université de Paris, suspecte au roi Charles VII d’avoir été si longtemps bourguignonne, et même favorable aux Anglais, traversait une période de troubles ; elle boudait le pouvoir et marquait son mécontentement par la cessation officielle des cours lorsqu’elle se trouvait en conflit avec l’administration. Ainsi advint-il entre le 4 septembre 1 443 et le i4 mars 1 444 , dans le cours de l’année 1 4 4 5 Impatienté, Charles 4 11 faisait juger les différends des Universitaires par les gens du Parlement et il leur imposa la grande réforme de 1 4 5 2 . Mais la réforme nedevaitpas changer les habitudes des écoliers, ni abaisser l’orgueil des maîtres, ni apaiser les sen¬ timents de haine que les bourgeois de Paris portaient à ces fauteurs de troubles, les étudiants.

Au rapport du lieutenant criminel, Jean Bezon, les écoliers commettaient, depuis 1 4 4 9 , des excès sans nombre. La nuit, ils enlevaient, avec grand tumulte, les enseignes penduesaux huis par de forts crampons de fer. Ils criaient dans les rues: <( Tuez, tuez! » afin de jouir de l’effroi des bonnes gens qui

i. T., v. 93-96.

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ouvraient timidement leurs fenêtres pour voir ce qui se passait; ils volaient les crochets des boucheries à Sainte- Geneviève, des poules à Saint-Germain-des-Prés. François Villon dut suivre de près ces désordres : car un des épisodes burlesques des troubles universitaires forme le sujet de son premier poème que nous ne possédons plus.

Parmi les curiosités de Paris signalées à l'attention des étrangers, il y avait, devant l'hotel de l’Amiral, près de Saint- Jean-en-Grève, une grosse pierre levée que l’on nommait le Pet au Diable: peut-être une borne, en forme de vessie ou de sac, car il semble bien qu’elle tirât son nom du grossier fabliau bien connu à Paris puisque Rutebeuf l’a conté. Cette pierre avait donné son nom à un grand hùtel situé rue du Martelet-Saint-Jean, appartenant à une vieille et religieuse dame, mademoiselle de Bruyères. Et sans doute devant elle, comme autour d’autres pierres levées, les étudiants se livraient à toutes sortes de facéties. Or, en i45j, les écoliers de Paris enlevèrent la pierre du Pet au Diable et la transportèrent sur la montagne Sainte-Geneviève, dans la rue du Mont- Saint-Hilaire, au cœur du quartier des collèges. Le i5 no¬ vembre, le Parlement commettait maître Jean Bezon, lieu¬ tenant criminel du Châtelet, pour faire une information sur le transport de cette pierre qui fut déposée dans la cour du Palais comme pièce à conviction. Or, un beau soir, les endiablés écoliers livraient assaut au Palais, en armes; aux Halles, ils décrochaient l'enseigne de la Truie qui file. Puis ils allaient chercher la pierre que mademoiselle de Bruyères avait fait mettre devant son hôtel pour remplacer son Pet. Ils la baptisèrent la Vesse et ils la fixaient, avec des chaînes, scellée dans le plâtre, sur la montagne Sainte-Geneviève. La première pierre fut placée au Mont-Saint-Hilaire, couverte d’un chapeau fleuri et de romarin. Et chaque nuit les écoliers dansaient autour d’elle, au son des flûtes et des bombardes. Ils contraignaient les passants, jusqu'aux officiers du roi, à prêter le serment d'observer les privilèges de la Fesse. Puis

il

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HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

les écoliers, peut-être à l’instigation de maître François, s’avisaient de plus hautes folies. Ils entendaient marier les enseignes, prises au cours de leurs promenades nocturnes, suivant le récit de vieilles facéties que Villon ne devait pas ignorer. Ainsi ils s’étaient vantés d’avoir le Cerf pour célébrer le mariage de la Truie et de l’Ours; de prendre le Papegault pour le donner, sans doute comme suivant, à la Truie quand on la marierait.

Cette fois, c’en était trop : le prévôt de Paris et son lieu¬ tenant résolurent de se rendre sur la montagne Sainte- Geneviève, d'y faire enlever pierres et enseignes, malgré les écoliers qui déclaraient qu’il y aurait alors des têtes battues. Or, le jour de la Saint-Nicolas, fête des écoliers, messire Robert d’Estouteville, le prévôt et ses sergents montèrent dans la rue Saint-Hilaire. La pierre, objet du délit, encore couronnée de romarin, est arrachée; on la charge sur une charrette. Des écoliers s’étaient réfugiés dans la maison de Saint-Etienne avec leurs dépouilles : le lieutenant déclare que le roi doit rester le maître. L’entrée de la maison est forcée ; on trouve les enseignes, les crochets des boucheries, un petit canon et. un grand nombre de couteaux. On perqui¬ sitionne dans la maison de Y Image-Saint-Nicolas, dans l’hôtel de Jean Coquerel, prévôt d’Amiens, pédagogue renommé. Des écoliers sont arrêtés ; un sergent ose se promener revêtu de la robe d’un écolier, les bafouanttous ainsi. Et les pierres séditieuses descendaient sur une charrette le long de la rue Saint-Jacques.

Tout humiliée qu’elle fût alors, l’Université n’entendait pas supporter, sans protestation, les « molestations atroces » commises par le lieutenant criminel du Châtelet qui avait fait emprisonner quarante écoliers. Elle décidait que le rec¬ teur se rendrait vers le prévôt, en son hôtel de la rue de Jouy, pour obtenir la délivrance des écoliers ; les étudiants devaient eux-mêmes y aller par groupes de huit, sans porter de couteaux. Jean Hue, maître en théologie, prit la parole

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pour exposer que le prévôt, ou sou lieutenant, avait abusé du pouvoir, sans bonté ni mesure. Et le recteur, qui avait obtenu la délivrance des écoliers, redescendit dans la rue, acclamé par les huit cents étudiants. Comme le cortège gagnait, par l’étroite rue de Jouy, la grand rue Saint- Antoine, une bouscu¬ lade se produisit et les sergents chargèrent la queue de la colonne. Les écoliers sont piqués de la dague ou de l’épée. Un doux bachelier en décret, bien innocent, trouve la mort, tandis que les blessés, assez nombreux, courent chez les barbiers. L'affaire a été assez rude, en somme, et les bourgeois de Paris ont accueilli les écoliers à coup de pelles et de bûches, tandis qu'ils cherchaient à se réfugier dans leurs coffres. Aussi, le 12 mai i453, l’Université protestait devant le Parlement de Paris contre les violences des gens du prévôt. Une solennelle amende honorable est exigée et Jean Char¬ pentier, sergent, a le poing coupé à la porte Baudoyer. Ainsi les leçons avaient été suspendues pendant plus d'un an, jusqu’au milieu de l’été de 1 455 .

Tels sont les jours troublés que vécut Villon sur sa vingtième année. Telle nous apparaît l'époque pendant laquelle il pré¬ para ses examens. Encore que son nom ne se rencontre pas parmi les turbulents écoliers mêlés à ces bagarres, on peut croire qu’il y eut une part assez active. Il en fut certainement le chantre, l’historien, car il célébra dans un « roman », aujourd’hui perdu, intitulé le Pet au Diable, les épisodes burlesques qui caractérisèrent, en 1 45 1 , les préliminaires de la sanglante échauffourée. Nous ne le connaissons plus que par un legs, bien irrévérencieusement adressé au sage Guillaume de 4 illon qui, ayant introduit François aux lettres, ne pouvait guère se réjouir de la conduite de son enfant adoptif 1 :

Je luy donne ma librairie,

Et le Rommant du Pet au Deable,

Lequel maistre Guy Tabarie Grossa qui est homs véritable ;

1. T., v. 857-864.

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HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

Par cayers est soubz une table.

Combien qu’il soit rudement fait,

La matière est si très notable Qu’elle amende tout le mesfait.

Ce roman, c’est-à-dire un récit d'aventures conçu à la manière archaïque, il est aisé de l'imaginer. Sans doute Villon disait la sale légende de la pierre, son enlèvement par les écoliers, les hommages qu’on lui rendait, sa reprise par les gens du guet, son transport dans la cour du Palais les écoliers venaient la ravir à leur tour. On y pouvait trouver encore le récit du baptême de la Vesse, fille du Pet, des épi¬ sodes du mariage des enseignes de Paris que les étudiants célébrèrent en ce temps. Une facétie telle que V esbatement du mariaige des iiij filz Hemon ou tes enseignes de pluseurs hostels de ta ville de Paris sont nommez donne parfaitement l'idée de l’esprit du Rommant du Pet au dealtle auquel Villon n’attachait aucune importance.

Il est, par contre, beaucoup plus intéressant de constater qu’en ces jours Villon ne s’était pas contenté de faire des études quelconques, et de s’amuser à Paris. Il était devenu un dévoyé déjà ; un de ces clercs, mauvais écoliers fuyant l’école, ravisseurs de filles, jouant aux dés, qui chantaient le soir dans les rues des chansons moqueuses ou d’amour, portaient des bâtons, faisaient des farces qui tournaient parfois au tragique. Et ces clercs dévoyés étaient très proches de la classe des vaga¬ bonds. D’un trait cynique, Villon a dépeint leur propre vie et la sienne :

Tout aux tavernes et aux filles.

Or Villon se montrera d’une singulière érudition sur les tavernes de Paris, sur les vins qu’on y buvait ; bien des plaisanteries de son Testament ne sont que des traits de bu¬ veur, des bons mots classiques de chopineur. Et la taverne était alors le refuge des jeux de hasard, l’abri des tricheurs qui savent corriger les erreurs de la destinée.

LE PAUVRE VILLON

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*

* *

De bonne heure aussi, Villon avait aimé les femmes avec l’ardeur d’un homme sensible à l’excès, ému sans doute de se sentir laid, malheureux à coup sûr d’être pauvre, lui dont le corps et le cœur furent dominés par le désir. Villon en par¬ lera tour à tour comme un cynique et comme un amant raffiné, prenant le ton des mondains qui se lamentaient de leurs amours à la façon d’Alain Chartier. 11 se dira berné par des coquettes comme Catherine de Vausselles qui le lit battre, ou cette Marthe qu'il chérit délicatement. On l'appela dans le monde « l'amant remys et renvé ». Il a connu des filles , nommé parmi elles .Marion l'Idole, la grande Jehanne de Bretagne ; il s’est même donné comme l'amant de cœur d’une grosse Margot qui vivait en s'abandonnant à tous :

En ce bordeau ou tenons notre estât,

une de ces femmes qui consolent toujours le pauvre et l’éco¬ lier. Filles mariées, la plupart du temps, habitant une maison avec plusieurs autres, chez qui l’on vient s'amuser et surtout manger et boire. Et l’ami, ou le mari de la dame, sait à propos descendre à la cave, se mettre à table en oubliant de payer son écot.

Et Villon a nommé aussi ces jolies marchandes de Paris qui achalandaient les échoppes de leur beauté, la belle Gantière, Blanche la Savetière, la gente Saulcissière, Guillemette la Tapissière, Jehanneton la Chaperonnière et Catherine la Boursière. Parmi les anciennes belles marchandes, il a fait parler la Belle Heaulmière, la jolie marchande d'armes au temps du brillant Paris de Charles V, celle que le boiteux d'Orgemont, maître de la Chambre des Comptes et chanoine de Notre-Dame de Paris, avait installée au cloître dans la maison de la Queue du Renard. Or, François la vit dans sa décrépitude, alors qu'il était lui-même dans la fleur de son âge :

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Qu’est devenu ce front poly,

Cheveulx blons, ces sourcils voultiz...

Avoir vingt-cinq ans, être très pauvre ; éprouver qu’on a devant soi l'avenir que vous assurent la santé, la joie de vivre, de belles relations, un esprit vif, capable de désarmer 1 homme le plus rigide, de faire réfléchir le plus sérieux, de surpasser en gaîté le plus joyeux ; avoir le goût de la volupté décuplé par la pensée de la mort ; éprouver qu’il y a un plaisir dans chaque chose, dans une chanson, dans un beau rythme, dans une rime étincelante ; aimer l’aspect et le bruit du monde, le geste des hommes, comme on adore le tendre corps de la femme, savoir traduire toutes ces impressions avec le sûr instinct de son oreille et de son cœur; se trouver dans la mauvaise fortune et dans ses amours semblable aux héros des livres qu’on vient de lire, à ceux de la Bible, de la Grèce et de Rome ; rêver de posséder Didon, la reine de Carthage; rire du pédantisme et du fatras de l Ecole; être jeune enfin en ayant déjà beaucoup vécu, observé toutes sortes de condi¬ tions ; pouvoir haïr de toutes les forces de son âme ; se montrer bon ou mauvais, suivant l’heure ; se sentir à la fois d’église et séculier; avoir jusqu’à ce jour éprouvé toutes les gâteries d'un brave homme de chapelain et la tendresse d’une pauvre femme de mère : tel était alors vraisemblablement, au moral, l’état de maître François Villon.

Autant que nous pouvons le savoir, c’était au physique un pauvre petit écolier, sec et noir, laid; hardi en paroles, il se montrait peut-être assez timide avec les femmes puisqu’elles le rendirent très malheureux et qu’il s’accommoda trop bien des faciles caresses d’une grosse Margot. Car il avait aimé cette Catherine de Vausselles, et il avait cru en elle sur le témoignagede ses yeuxetdesa bouche menteuse ; elle venait s'accouder près de lui :

Et me souffroit tout raconter,

Mais ce n’estoit qu’en m’abusant.

TE PAUVRE VILLON

Il avait suivi l'aventure, comme on suit la plume que pousse le vent. Or, l'aventure avait mal tourné, car cette Catherine l’avait fait fustiger tout nu, comme on bat le linge au ruisseau, et, à ce qu'il semble, légalement. Corrections courantes alors et qui fréquemment sont données à des clercs pour avoir chanté des chansons diffamatoires par exemple. François avait alors en tète une autre femme qu il nommera sa « chiere rose » et qui de son vrai nom s'appelait Marthe. Comme elle était belle alors, dans sa fleur épanouie ! Combien il l avait aimée, puisqu'il la maudira plus tard, laissant à cette femme inté¬ ressée une bourse de soie et une ballade que lui chantera un repoussant personnage de ses amis :

Ung temps viendra qui fera dessechier,

Jaunir, flestrir votre espanye fleur!...

Vieil je seray; vous, laide, sans couleur...

C’est assis sur un banc, le 5 juin 1 4 5 , près d une femme encore, Isabeau, un soir de la Fête-Dieu, une belle fête de quartier pour les gens de Saint-Benoît, après la procession, que nous trouvons maître François. Alors chacun devisait devant sa maison; et il faisait bon respirer l'odeur de rose et d'encens dans la nuit qui fraîchissait, sur le banc de pierre situé sous l'horloge de l'église, dans la grand'rue Saint- Jacques. Par crainte du serein, maître François portait un petit manteau. Il pouvait être neuf heures du soir* et l'on causait en paix, avec un prêtre nommé Gilles. Or, tout à coup débouchent Philippe Sermoise, un autre prêtre, et maître Jean le Mardi. Dès qu il a aperçu Villon, Philippe s’écrie :

Je renie Dieu ! maître François, je vous ai trouvé : croyez que je vous courroucerai !

Vous tiens-je tort? Que me voulez-vous? Je ne crois en rien vous avoir méfait. Beau frère, de quoi vous courroucez- vous ?

Et François Villon de se lever pour céder la place au prêtre irrité. Philippe le repousse, déclinantcette politesse ; et Fran¬ çois se rassied. Mais Philippe, furieux, tire alors la dague

72 . HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

qu’il portait sous sa robe et il frappe Villon en plein visage, fendant et ensanglantant sa lèvre, douloureusement. La ren¬ contre s’annonçait mal; prudemment, Gilles et Isabeau leur faussent compagnie. Restés seuls, François et le prêtre des¬ cendent jusqu’à la porte du cloître. François bat en retraite, tenant une pierre dans sa main droite et dans l’autre la dague qu'il a tirée de dessous son petit manteau. Sa blessure est cruelle. Maître Jean le Mardi fait mine d’intervenir et tente de désarmer François : pour éviter la fureur du prêtre qui le poursuit toujours, l’injure et la menace à la bouche, Villon lui plante profondément sa dague dans l’aine. Philippe Ser- moise roule à terre; et François lui lance en outre au visage la pierre qu’il tenait à la main. Sur quoi Villon laissa son prêtre et il se rendit chez un barbier, nommé Fouquet, pour se faire panser. Il lui donna un faux nom, celui de Mouton, dénonçant Philippe Sermoise pour le faire arrêter.

Ce n’était guère la peine. Des voisins avaient ramassé Phi¬ lippe dans le cloître Saint-Benoît, portant toujours sa dague dans l’aine. On le coucha dans la maison du cloître qui servait de prison. Un examinateur du Châtelet vint l’inter¬ roger. Cet homme, la veille furieux, déclarait pardonner à son meurtrier « pour certaines causes qui à ce le mouvaient». Le lendemain on transportait Sermoise à l’Ilôtel-Dieu il trépassa, le samedi suivant.

Affaire peu claire, encore que Villon fut dans un cas de légitime défense ; et la petite Isabeau, qui causait sur le banc près de Villon, la connaissait sans doute mieux que nous. Car Philippe, si colérique et réservé tout ensemble, nous apparaît comme un prêtre amoureux, le rival sans doute de maître François. Quant à Villon, dans le geste de planter sa dague dans l’aine d’un querelleur, dans le fait de donner un faux nom au barbier, un nom véritable au demeurant, de prendre le chemin de l’exil par crainte de la justice, il nous apparaît immédiatement comme le personnage double et impulsif qu’il sera par la suite.

LE PAUVRE VILLON

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Maître François devait quitter Paris pendant sept mois, se terrer non loin de la ville, sans doute à Bourg-la-Reine, et dans le vallon broussailleux de Port-Royal, vivant de franches repues dont il prend à témoin l’abbesse de Port-Royal, Huguette du Hamel, une abbesse joyeuse, demeurant dans ce pauvre monastère avec une jeune novice et avec une sorte d étonnant mari, maître Bande le Maître, qui tenait les sceaux du couvent, couchait dans la chambre de l’abbesse, par¬ tageait son lit, se baignait avec elle ; et l’abbesse se rendait aux fêtes et aux noces, se déguisait avec les galants. Un beau jour, tous disparaissent, emportant les titres et les lettres de l’abbaye.

Voilà un joli monde, un singulier milieu clérical Villon put trouver quelque adoucissement à son exil. Mais ce qui est certain, c’est que ses parents et ses amis de Paris ne l’avaient pas abandonné. Ils durent agir en sa faveur auprès de la Chancellerie, car au mois de janvier 1 456 (n. st.) une lettre de rémission lui était accordée, comme cela avait lieu pour les fugitifs. Nous en possédons même deux exemplaires : l’une au nom de François des Loges, dit de Villon, l’autre au nom de François de Monterbier (lisez Montcorbier) ; ce qui n'est pas à l’éloge de l’ordre qui pouvait régner alors en la Chancellerie. Enlisant ces lettres, on a d’ailleurs le sentiment que le récit du meurtre de Philippe Sermoise a été visiblement arrangé par les parents et amis de Villon. On y alléguait aussi que notre maître ès arts s’était « bien et honnorablement gouverné, sans jamais avoir esté attaint, reprins, ne convaincu d'aucun villain cas, blasme ou reprouche, comme a homme de bonne vie ». Sur quoi on le rendait à ses « bone famé et renommée et a ses biens non confisquez ».

L nique certificat de bonne conduite qu’obtint jamais Fran¬ çois Villon !

*

* *

Au mois de décembre t 456 , à la Noël de l’année qui avait

74 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

vu son retour à Paris, François Villon produisit le premier poème que nous ayons conservé de lui, les Lais.

C’est un soir de décembre; il fait sombre et froid. François Villon demeure dans sa chambre sans feu du cloître Saint- Benoît, assis devant la table sous laquelle le Roman du Pet au Diable est caché. Sur la tablette, il y a un encrier ; un cierge près de s'éteindre éclaire cette scène et l’on entrevoit dans l’ombre les châlits de sa couchette.

Le pauvre écolier réfléchit, légèrement assoupi, à moitié engourdi par le froid, saisi par la solitude et le silence. Il est dans une heure de grande lucidité intérieure, très propice à l'inspiration. Il se sent à la fois recueilli et exalté, comme un voyageur à la veille de se mettre en route : car maître François a résolu de quitter prochainement Paris, pour la seconde fois. Il y a aimé, il y a souffert aussi; il a vécu dans de riches et de très pauvres compagnies ; il a rencontré sur son chemin de bonnes et de mauvaises gens; il est devenu criminel, puis indicateur de voleurs ; il n’est plus honnête et dissimule.

Et cependant François a conservé tout le charme de la jeunesse, la fraîcheur de son esprit, sa verve d’écolier gouailleur, si proche de l’école. 11 semble n’avoir encore que l’expérience précoce et désabusée d’un jeune enfant de Paris. C’est 1 écolier qui va nous parler. Sa vie lui apparaît comme dans la lumière joyeuse du matin. Des Figures d’amis y sur¬ gissent, celle des bons et brillants compagnons de sa jeunesse ; il y distingue un visage de femme cruelle ; des mauvais riches ; des religieux pleins d’orgueil, ennemis de son cher Saint-Benoît. 11 faut dire adieu à tout cela, prendre congé de toutes ces choses!

Non, François n’écrira pas un testament; il n’est pas à l’article de la mort. Mais il saluera amis et ennemis. C’est un voyage qu’il va entreprendre; il n’est pas mauvais, alors, qu’il mette de l’ordre dans ses affaires. François laissera donc des cadeaux à ses connaissances. Et, dans la pensée juvénile de l’écolier, voici déjà un calembour comme titre à l’œuvre qui

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se précise en cet instant dans son esprit: des lais, despoésies ; des legs, des souvenirs, des riens qu’il va distribuer avant son départ. Le plus souvent maître François parlera comme un jeune noble, un riche chevalier qui a suivi les camps et la guerre: lui, le pauvre clerc long vêtu, il distribuera des épées, des huques de soie, des gants, des chiens de chasse qui sont le privilège des nobles et des écuyers, le diamant qu'il ne portait certainement pas à son doigt, son miroir. En parlant de l’amour et de sa bonne amie, il usera du jargon courtois, des termes alambiqués dont Alain Chartier avait donné l’exemple.

Cette légère et rapide plaisanterie, l’écolier la datera gra¬ vement, la fortifiant de l’autorité des anciens, de Végèce, dont le Livre cle chevalerie, traduit du latin en français par Jean de Meung, était alors si répandu dans les cercles aristo¬ cratiques. Ainsi débute cette facétie, à la manière des pré¬ faces solennelles, qui toujours recommandaient de suivre la coutume des anciens 1 :

L’an quatre cens cinquante six,

Je, Françoys Villon, escollier,

Considérant, de sens rassis,

Le frain aux dens, franc au collier,

Qu’on doit ses œuvres conseiller,

Comme Vegece le raconte,

Sage Rommain, grant conseiller,

Ou autrement on se mesconte.

Et puisqu’il est nécessaire qu’il s'éloigne de Paris, lui si malheureux en amour, et que le

Vivre aux humains est incertain,

notre écolier établira, en prévision de sa mort, des legs. Il fait le signe de la croix.

Sa première pensée est pour son protecteur, maître Guil¬ laume de Villon. Et François lui lègue son « bruit », c’est-

i. L., v. i-8.

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à-dire sa renommée, ou plutôt sa mauvaise réputation qui peut bien déjà courir le monde pour la confusion du bon chapelain. Il ajoute, comme un illustre chevalier, ses tentes et son pavillon, se souvenant qu’il fut abrité sous son toit. Après son protecteur, maître François nomme sa maîtresser celle qu’il affirme l’avoir si durement chassé. Il lui lègue ce précieux et irréel bijou : son cœur enchâssé. Sans doute la pensée de cette demoiselle est associée à plusieurs riches com¬ pagnons de sa jeunesse. Car voici Ythier Marchant, le fils d’un riche conseiller au Parlement, qui l'a peut-être obligé; toujours noble, François lui laissera une épée, son « branc d’achier » tranchant, risquant aussi un mauvais calembour, traditionnel parmi les écoliers. 11 est vrai qu’un autre finan¬ cier, Jean le Cornu, pourra l’obtenir: que cet homme riche acquitte seulement l’écot de 8 sous, pour lequel cette noble épée fut laissée en gage par Villon à la taverne. Pierre de Saint-Arnaud , clerc du Trésor, un de ces officiers des finances qui ont coutume de chevaucher dans les rues de Paris sur de gros chevaux ou de belles mules, suivant son goût d’équi- voquer sur les enseignes, sera gratifié par François Villon du Cheval blanc et de la Mule, deux enseignes de tavernes bien célèbres à Paris. Et le changeur Jean de Blarru aura son diamant ou Y Ane rayé, c’est-à-dire le zèbre, une autre en¬ seigne parisienne, au demeurant la monture rétive que l’on pense.

Les curés de Paris recevront la décrétale qui dit que les paroissiens doivent se confesser à leur curé, décrétale qui était de petit profit pour eux, les paroissiens accordant leur clientèle aux ordres monastiques. Et maître Robert Vallée, avocat, qui n’est pas un « pauvre clerjot de Parlement », mais un homme riche, possédant beaucoup de biens à Paris et à la campagne, François le dépeintcomme un quidam sans ressources ; il lui laissera ses braies, c'est-à-dire son caleçon, oubliées à l’enseigne des Trumelières, la taverne des Halles (les trumelières signifient également des chausses). Qu’en

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fera-t-il ? Robert Vallée en coiffera sa bonne amie ou sa femme, Madame Jeanne de Milières, puisqu'elle exerce le com¬ mandement dans leur ménage et qu’elle mène ce benêt par le bout du nez. Robert Vallée a-t-il oublié Villon P II se peut. Car il hérite, lui, de Y Art cle mémoire ; et cet homme riche a droit encore à la pauvre loge d’écrivain que l’on rencontrait le long de Saint-Jacques-la-Roucherie.

L’ami Jacques Cardon, le riche drapier, recevra les gants et la huque de soie de maître François, un revenu aussi fictif que le gland d’une saussaye. Et comme Jacques Cardon doit avoir un gros ventre, Villon lui ordonnera de manger tous les jours une oie grasse, un chapon de haute graisse, de boire dix muids de vin blanc. Il lui léguera aussi « deux procès, que trop n’engresse ». Noble homme Régnier de Montigny, son mauvais conseil, recevra trois chiens de chasse; Jean Raguier, qui suppute sans doute l'héritage de sa riche famille, pourra, en attendant, recevoir ioo francs sur l’héritage de Villon. Le procédurier seigneur de Grigny, Philippe Brunei, aura la garde d’une tour, comme ceux qui ont bien servi ; enfin il gardera les ruines de la tour de Nigeon, du château et donjon de Ricêtre. Jacques Raguier, un bon buveur, hérite de l'abreuvoir Popin l’on menait boire les chevaux. Aux clercs criminels du Châtelet, Jean Mautaint et Pierre Basanier, maître François laisse la faveur du prévôt avec lequel ils sont en froid. Jean Trouvé, le boucher, aura des enseignes facétieuses en rapport avec sa profession, le Mouton ; les lanières pour chasser les mouches du Bœuf couronné (une maison qu’on allait mettre en vente), la Vache de la rue Troussevache qu’un vilain emporte sur ses épaules. Le chevalier du Guet, qui plaide pour faire recon¬ naître sa noblesse, aura le Heaume bien convenable à un vrai chevalier; et les sergents recevront la Lanterne de la rue Pierre-au-Lait pour les éclairer dans leur ronde nocturne. Jean le Loup et Cholet, officiers au service de la ville, chargés de surveiller les denrées du port de grève, des personnages

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indélicats qui pouvaient bien s’approprier les denrées qu’ils étaient chargés de surveiller, recevaient un long manteau, très commode pour cacher leurs larcins, canard volé sur les fossés, bûche, charbon, etc.

Tout à coup la pensée du railleur se tourne vers « trois petits enfants tout nus » :

Povres orphelins impourveus,

Tous deschaussiez, tous despourveus,

Et desnuez comme le ver;

J'ordonne qu’ilz soient pourveus,

Au moins pour passer cest yver.

On a vu dans ces trois orphelins les compagnons de la jeunesse « un peu friande » des repues franches de maître François. Et ce legs faisait dire à Théophile Gautier que \illon n’était pas pour être un coupe-bourse, qu’il avait une belle âme, accessible à tous les bons sentiments, qu’il soutenait trois jeunes orphelins et leur recommandait de travailler. Mais il bafoue simplement trois riches et vieux usuriers: Nicolas Laurens, Girard Gossouyn et Jean Marceau. Dans sa pensée, ils sont associés également à deux autres

Povres clers de ceste cité

que le poète nous dépeint tout nus, comme de paisibles enfants, deux gentils enfançons. Et ceux-là sont de très vieux et riches chanoines de Notre-Dame à la voix cassée! Peut-être aspiraient-ils à devenir évêques, puisque François leur lègue aussi 1 enseigne de la Crosse, un bâton de forme équivoque, un « billard » bien peu convenable pour de vieilles gens : et il dira aussi qu’ils chantaient bien au lutrin!

Non, \illon n’était pas bon, ni pitoyable. Il est sans pitié, comme la jeunesse, la santé, la nature. Aux pauvres prison¬ niers, qui pouvaient bien avoir sa faveur, il laisse la grâce de la geôlière, qui devait être plutôt rare, son miroir bien inutile dans l’obscurité ils se trouvent; aux pauvres mêmes qui couchent sous les auvents des boutiques, François

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lègue un coup de poing sur l’œil qui les réveillera en sur¬ saut ; aux morfondus, qui tremblent de tous leurs membres, il laisse des chaussettes et une robe coupée qui ne fera guère leur affaire pendant les grands froids de l’hiver. Son barbier aura la coupe de ses cheveux; son cordonnier ses vieux sou¬ liers; son tailleur, ses vieux habits : une fortune! Les hôpitaux auront son lit (et quel lit !); les ordres mendiants, dont la paillardise et la goinfrerie sont proverbiales à Paris, recevront chapons et poules grasses. Et Villon s’avise tout à coup qu’il a oublié un riche valet de chambre et épicier de la reine, Jean de la Garde : celui-là aura le Mortier d’or, et, pour piler ses condiments, une potence de Saint-Maur, c’est-à-dire la béquille des pèlerins goutteux. Et deux autres riches Pari¬ siens, Pierre Merbeuf et Nicolas de bouviers, recevront l’écaille d’un œuf pleine de francs et d’écus vieux, c’est-à-dire rien. Quant à Pierre de Rousseville, François l’instituera gar¬ dien de cette ruine sans revenu qu'est Gouvieux près de Chantilly. Il est vrai que Villon, toujours pitoyable, y ajoute les écus que le prince donne : mais ce prince est le prince des Sots...

Il était huit heures et la belle cloche sonnait le couvre-feu universitaire. Villon est tiré un moment de son rêve et il prie 1 :

Finablement, en escripvant,

Ce soir, seulet, estant en bonne,

Dictant ces laiz et descripvant,

J’oïs la cloche de Serbonne,

Qui tousjours a neuf heures sonne Le salut que l’ange prédit ;

Si suspendis et mis cy bonne Pour prier comme le cuer dit.

Mais quand meurent les derniers battements de la cloche, quand ses ondes sonores se sont perdues au loin, dans le froid et la nuit, le poète succombe à un nouvel assoupissement^

i. L., v. 273-280.

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comme un homme ivre. Dame Mémoire lui apparaît, sem¬ blable à 1 une de ces roides ligures allégoriques des tapisseries de ce temps ; elle range dans son armoire à livres tout le jargon de l'Ecole, les espèces, le fatras du commentaire aristotélique

Et autres intellectualles.

Le sens revient peu à peu à maître François. Mais l'encre a gelé dans son encrier; le cierge qui éclairait faiblement sa chambrette vient de s’éteindre sous lèvent: trop tard main¬ tenant pour aller chercher du feu chez un voisin et prolonger cette rêverie! François Villon va s’endormir. Il ne le fera pas du moins avant d'avoir signé ses Lais. Et de quelle magni¬ fique et brève empreinte :

Fait au temps de la dite date Par le bien renommé Villon,

Qui ne menjue figue ne date.

Sec et noir comme escouvillon,

Il n’a tente ne pavillon Qu’il n’ait laissié a ses amis,

Et n’a mais qu’ung peu de billon Qui sera tantost a fin mis!

Une vie donnée de la sorte à la paresse, au jeu, à parcourir la ville nuitamment, consacrée aux filles âpres au gain et aux tavernes, à ce luxe qu’est la poésie, à la raillerie aussi, a toujours demandé des ressources: Villon n’en avait pas.

On lui connaît, par contre, quelques relations très mau¬ vaises: Guy Tabary,qui grossoya le Roman du Pet au Diable ; Régnier de Montigny, le mauvais conseil de \illon,que nous rencontrons, en i45a, à une heure indue, à l'huis de l'hostel de la grosse Margot les sergents cherchaient à le désar¬ mer. Or, Montigny poussait un cri d'appel : deux compa¬ gnons, Taillemine et Rosay (nous retrouverons plus tard le

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nom de ce dernier sur une liste de malfaiteurs, les Coquil- lards), surgissent et rossent les sergents. Tel est l’ami.

Certes, Villon a toujours sa chambre au cloître Saint- Benoît, un pauvre logis d’écolier il ne fait pas chaud l'hiver. Il possède quelques livres, de la chandelle, un encrier, une table, des tréteaux, un lit fait d’un cadre de bois tendu de sangles qu’on nommait alors « châssis », quelques hardes, des vieux souliers, des habits usagés, un long manteau, des chausses semelées de cuir. Mais il n’y couche pas trop souvent, témoin le legs facétieux qu’il fera aux hôpitaux de ses « châssis tissus d’arigniee ».

C’est au cloître cependant que Villon a noué ses premières relations ; dans cet honnête milieu de religieux loyalistes et juristes, il a eu l’exemple de maître Guillaume, son pro¬ tecteur, qui explique le décret et professe dans les écoles du Clos-Bruneau. Maître Guillaume, comme il est sage, louant les maisons qu’il possède à Paris, achetant quelques vignes non loin de la porte Saint-Michel, plus tard un lief noble dans son pays d’origine, Malay-le-Roi, une terre avec une potence sur laquelle eût pu finir François Villon! Et maître Guillaume de Villon était reçu à Paris; il fréquentait chez Jacques Seguin, prieur de Saint-Martin des Champs, un religieux tenant une bonne table et recevant le tout Paris d’alors; il fera son obit à la grande Confrérie aux Bourgeois de Paris, pauvre confrérie qui comprenait toute la société parisienne, et la plus fortunée. Et François Villon, avec de l’application et du travail, aurait pu, comme Guillaume, réussir en suivant son bon exemple, en profitant des relations du professeur en décret et du chanoine de Saint-Benoît.

Et, sans doute autour de Saint-Benoît, François trouva un emploi, peut-être parmi les clercs des finances et du Trésor, qu’il connaissait si bien. C’est un fait que François Villon parut chez madame Ambroise de Loré, épouse du prévôt de Paris, Robert d’Estouteville : une femme charmante qui recevait tout ce que Paris comptait de gracieux et de spirituel

IL - 6

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dans son hôtel de la rue de Jouy. Ainsi François prêta galamment à son mari de sa verve, se montrant tout à fait au courant des détails du ménage et de leur union : Robert d’Estouteville, le juge de tous les malfaiteurs de France !

Mais de son passage au cloître Saint-Benoît, Villon épousa surtout les haines de la petite communauté parisienne contre les chanoines de Notre-Dame de Paris, la jalousie des curés de Paris envers les Ordres mendiants et les Jacobins.

Hélas! c'est peut-être à Saint-Benoît aussi, parmi les familles des chanoines apparentés aux bourgeois de Paris exerçant des charges dans le milieu des gens de finances, que Villon connut celui qui dut avoir une si fâcheuse influence sur lui, ce « noble homme » René, ou mieux Régnier de Monligny. Il était à Bourges, en 1426, d’un écuyer panetier du roi, fidèle à son prince, élu de la ville de Paris ; et sa mère était une Canlers, d’une famille de clercs des Comptes. Cette très honorable famille des Montigny était tout de même plus riche d’enfants que de biens, mais alliée à des gens tout à fait à leur aise et en place. Jean de Montigny et Étienne de Montigny, chanoines à Saint-Benoît et décre- tistes distingués, étaient des amis de Guillaume de Villon, originaires du même pays, professant aux mêmes écoles. Jean, très royaliste et patriote, fera un mémoire pour la réha¬ bilitation de Jeanne d’Are dont on dut parler à Saint-Benoît. Et c'est sans doute l’origine du souvenir donné par Villon à

Jehanne la bonne Lorraine

Qu’Englois brûlèrent a Rouan.

Ces Montigny paraissent avoir été les oncles de Régnier. Sans doute Régnier entendait mener grande vie, comptant sur l’aide de sa famille puissante et bien en place. Elle dut lui faire défaut et Régnier fréquenta de mauvaises com¬ pagnies : « Jeunesse et pauvreté » en furent la cause. Il savait tricher au jeu. A dix-neuf ans, Monligny intentait une action contre un sergent à verges, en raison de coups et de

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blessures; le 21 août i452, l'évêque de Paris le réclamait comme clerc, ainsi que Jean de Rosay. Ils étaient accusés d’avoir rossé deux sergents dans l'exercice de leurs fonctions à l’huis de la grosse Margot. Pour une chaude dispute qu’il avait eue à la fête de Saint-Germain-1’ Auxerrois, Régnier de Montigny avait déjà été emprisonné au Châtelet. 11 se prit à fréquenter les sociétés les plus dangereuses, trichant aux cartes et aux dés pour corriger l'injustice de la fortune à son égard. A la fin de l'année i455, Montigny était signalé à Dijon, comme un des Coquillards, c’est-à-dire l'associé d une bande de faux-monnayeurs et de cambrioleurs usant entre eux d'un jargon, trichant aux dés et aux cartes, et qui se servaient de crochets pour ouvrir les portes. Montigny se fit prendre à Paris, vers le milieu de l'année 1407, à la suite du vol sacrilège d'un calice dans l'église Saint-Jean-en-Grève qu'il avait crochetée. Auparavant, il avait été emprisonné à Tours, à Rouen, à Bordeaux. Malgré la réclamation de l’évêque de Paris, en dépit des suppliques de sa noble et honnête famille d ofliciers du roi, cet « enfant de bien, issu de noble génération », fut condamné, le g septembre, à être « pendu et étranglé ». Et Jean Rabustel, le juge de Dijon, qui avait dressé la liste des Coquillards en ijoô, sur une information que nous possédons encore, put rayer son nom de sa liste de recherches; et il écrivit dans la marge: pendu.

Le nom de François Villon ne se lit pas sur cette infor¬ mation, commencée au mois de février i455 et révélant qu’à Dijon un certain nombre d'ouvriers ne travaillaient plus, vivaient comme des rulians, jouaient aux dés et y hasardaient de grosses sommes. On les voyait disparaître pendant une semaine ou deux, puis ils rapportaient de l'argent, abon¬ damment, pour jouer comme devant. Ils vendaient des chaînes de cuivre pour des chaînes d’or, répandaient de faux écus. Dans la chambre de l'un d’eux on découvrit tout un matériel de faux-monnayeur. Une fillette de la maison publique de Dijon, qui était comme leur quartier général,

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parla. Jean Rabustel perquisitionna, arrêta de douteux com¬ pagnons de mauvaise mine cachés dans des coffres. Un d’entre eux, à qui l’on promit la liberté, consentit à faire des révélations; et le barbier, chez qui ils allaient se faire raser, compléta ces renseignements. Cette bande, qui usait d’un « langage exquis », d'un jargon particulier, comprenait soixante-deux affiliés.

La liste dressée par Rabustel pour les rechercher ressemble assez à quelque montre de gens de guerre de ce temps, à en juger par les noms de ces malfaiteurs attestant une origine assez souvent étrangère, et qui étaient sans doute d’anciens mercenaires, enfants perdus cassés aux gages lors de la for¬ mation des compagnies d’ordonnance. Mais on y rencontre aussi des clercs dévoyés, des fils de bonne famille, un mar¬ chand, un orfèvre, un mercier. Ces gens-là fabriquaient sur¬ tout de la fausse monnaie, décevaient les nigauds dans les foires avec des dés plombés ; ils excellaient à crocheter les portes des maisons et des coffres en employant une tige de fer recourbée, un instrument qu'ils nommaient rossignol, et surtout daviet ou daviot. ils s’attaquaient principalement aux églises ils trouvaient des calices que leurs associés faisaient fondre, des bréviaires recherchés que l’on pouvait vendre un bon prix. 11 y avait parmi eux des indicateurs, des gens qui avaient la pratique des crochets, de nombreux recéleurs. Cha¬ cun avait sa spécialité : crocheteurs, vendengeurs, envoyeurs, bef fleurs, desrocheurs, planteurs, fourbes, dessarqueurs, bazis- seurs, desbochilleurs, blancs coulons, baladeurs, pi peurs, gascatres, bretons, esteveurs. Le 12 juillet, au Morimont de Dijon, deux Coquillurds étaient bouillis dans la chaudière et pendus ensuite au gibet.

Si le nom de François Villon 11e se rencontre pas sur cette liste, nous y trouvons par contre celui de deux de ses amis : Régnier de Montigny et Colin de Cayeux dont le surnom de « l’Escalier » indique assez qu’il fut affilié à cette bande. C’est un fait que le jargon des Coquillards, tel qu il a été recueilli

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par Jean Rabustel, a permis d’entendre presque tous les mots dont Villon usa dans les ballades qu'il écrivit en jargon, documents qu’en i53o déjà Ma rot avait renoncé à interpréter, laissant ce soin « aux successeurs de Villon en l’art de la pinse et du croq ».

Villon était un initié:

Je congnois quant pipeur jargonne....

Je congnois tout, fors que moy mesme.

Mais il ne l’était pas que pour entendre le jargon et chanter les prouesses des Coquillards dans leur langue secrète.

On l’a vu, Villon était rentré à Paris, au début de l'année i456, muni des lettres de rémission que les siens et des amis avaient obtenues en son nom après le meurtre de Philippe Sermoise. Mais il y a lieu de croire que, s'il retrouva sa chambre du cloître Saint-Benoît, Villon ne s’était pas amendé durant son exil. Quoi qu’il en soit, il est absolument certain qu’il servit d’indicateur dans un vol très important qui fut commis au collège de Navarre, vers la Noël.

C’était le plus riche et le plus vaste des collèges parisiens rue de la Montagne-Sainte-Geneviève ; une maison vénérable les belles-lettres et la théologie avaient été enseignées avec éclat au début du siècle. Déchue de sa gloire, elle abritait toutefois un grand nombre de boursiers et d’artiens qui vivaient dans un assez grand désordre, car beaucoup de portes nouvelles avaient été percées pour les récents besoins du service de la maison. Il y avait quelqu'un qui connaissait le désordre de cette vénérable demeure, le secret de ces portes ouvertes, les passages praticables des maisons voisines au collège; qui savait que dans la sacristie de la chapelle se trouvait un grand coffre la communauté déposait son argent. Cet homme, si au courant des pratiques universi¬ taires, c'était François Villon. Il fréquentait en ce temps-là maître Guy Tabary, clerc comme lui, un compagnon de ses farces de jadis, qui avait copié en grosses lettres le Roman du

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Pet au Diable; un moine picard Damp Nicolas; Colin de Cayeux, fils d’un serrurier parisien, un clerc de mauvaise vie, un tricheur et un pipeur qui, plusieurs fois déjà, avait été rendu par le Châtelet à l’évêque, en 1 4 5 1 , en j452 et en i456 ; puis Petit Jean . Ces deux derniers passaient pour de redou¬ tables erocheteurs ; et Petit Jean était encore plus habile, s’il se peut, que le fils du serrurier à faire sauter les serrures des coffres et des huis à l'aide du daviet ou du rossignol.

A la Noël de 1 456 , François Villon avait rencontré l'ami Tabary et il l’avait chargé d'aller acheter ce qu'il fallait pour dînera la taverne de la Mule devant Saint-Mathurin. Là, ils soupèrent en compagnie de Colin de Cayeux, de Damp Nicolas et de Petitjean. Or, après le repas, maître François, Colin et Damp Nicolas demandèrent à Tabary de les suivre, sans rien révéler de ce qu'il pourrait voir et entendre. Ils gagnent tous la maison demeurait maître Robert de Saint- Simon: l’un après l'autre, ils y pénètrent en franchissant un petit mur. ils quittent leurs vêtements de dessus et leurs robes. Ils se dirigent ensuite vers le collège de Navarre. En appliquant contre le mur un râtelier qu'ils avaient pris dans la maison ils s’étaient dévêtus, ils franchissent le grand mur donnant sur la cour du collège. Tabary était resté dans la maison pour garder les vêtements et faire le guet. 11 pouvait être dix heures du soir quand les voleurs s'introdui¬ sirent dans le collège: ils firent retour dans la maison de Saint-Simon sur les minuit seulement. Tabary les vit rentrer; ils lui montrèrent un petit sac de grosse toile contenant les cinq cents écus d’or qu’ils avaient dérobés. Mais ils lui dirent avoir gagné seulement cent écus, le menaçant de le tuer s'il révélait jamais ce vol; et, afin qu'il tint la chose plus secrète, ils lui donnèrent dix écus d’or. Les complices l’accompa¬ gnèrent alors, lui annonçant que deux bons écus étaient mis de coté pour dîner le lendemain. Après quoi les voleurs se partagèrent leur butin : chacun d'eux reçut cent écus d'or.

Ce méfait resta ignoré pendant plus de deux mois. Une

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enquête, qui ne devait pas donner de résultats, fut pour¬ suivie entre le 9 et le io mars t /[ 5 7 à la requête de la Faculté de Théologie ; car cent écus, sur les cinq cents dérobés, appar¬ tenaient au doyen de cette Faculté, et soixante à maître Laurens Poutrel, grand bedeau, chapelain de Saint-Benoît et confrère de Guillaume de Villon. Les serruriers de Paris vinrent donc contempler gravement le coffre. Mais ils ne purent que déclarer qu'il avait été crocheté, et parfaitement crocheté. Or, au printemps de cette année-là, il arriva que Guy Tabarv fit des déclarations imprudentes à un compagnon de rencontre qui s’intéressait à Part de crocheter et se don¬ nait comme un complice éventuel : Pierre Marchand, curé de Paray, les entendit et les rapporta aux gens du Châtelet. Ainsi Guy Tabarv fut arrêté et il dénonça à son tour les clercs cro- cheteurs parisiens, dévoilant le secret du vol du collège de Navarre. Et Tabarv avait également révélé à Pierre Marchand que maître François Villon s’était rendu à Angers dans une abbaye il avait un oncle religieux. Il y était allé pour savoir des nouvelles d'un autre vieux religieux d’Angers qui pouvait posséder là-bas de cinq à six cents écus. A son retour, sui¬ vant le rapport que François Villon ferait à ses compagnons, ceux-ci se mettraient en route pour le « débourser », en sorte que ses complices se partageraient bientôt tout son avoir.

Cette déclaration était des plus graves. Elle signalait à la justice l’existence, à Paris, d’une bande de crocheteurs que François Villon avait orientée, dans ce quartier universitaire qu’il connaissait si bien ; elle dénonçait les voleurs du collège de Navarre qui ne pouvaient manquer d’être arrêtés maintenant. Ainsi Tabarv fut pris au mois d’aoùt i458.

Mais cette information nous fait aussi connaître le véritable motif du départ de François Villon : un vol à organiser à Angers. Ce ne sont pas des peines de cœur qu’il cherchait à oublier, comme il l’a dit dans ses Lais, qui le firent quitter Paris 1 :

■1. L., v. 4 1-48.

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Pour obvier a ces dangiers,

Mon mieulx est, ce croy, de foüir.

Adieu ! Je m’en vois a Angiers :

Puisqu’el ne me veult impartir Sa grâce, il me convient partir.

Par elle meurs, les membres sains;

Au fort, je suis amant martir Du nombre des amoureux sains!

*

* *

Le meurtre de Philippe Sermoise avait jeté François Villon sur les routes, hors de Paris, pendant sept mois.

Le vol du collège de Navarre, dont les auteurs pouvaient etre découverts d un moment à l’autre, interdisait le séjour de Paris à François Villon, qui devint une sorte de banni volontaire, de vagabond ambigu, contraint à des déplace¬ ments sur les routes de France, à mener la vie du jongleur et du poète errant, certes, du clerc dévoyé, mais certainement aussi celle du voleur et du tricheur. Des dons généreux de personnes lettrées, de grands seigneurs amateurs de bel esprit et de poésie (il y en avait), des escroqueries au détri¬ ment de dupes, d'amis ou de parents, les profits du jeu et du vol, permettront à N i 1 1 ou de vivre sur les roules pendant cinq ans. Pèlerinage que l'on devine, plus qu’on ne le connaît, à travers une grande partie de la France, dont \ illon a nommé pas mal de villes et de provinces, et qui fut coupé par quel¬ ques pénibles baltes, des séjours dans des prisons. Mais tout cela, le plus souvent, avec une tenue, un secret, qui permet¬ taient à ce jeune homme, comblé de tous les dons de l'esprit, d évoluer avec aisance dans les milieux les plus divers, sans que son âme fût en rien diminuée. 11 était à la limite de tout. Assez prudent, sans doute, pour rester le chantre, le conseiller des faux-monnayeurs et des cambrioleurs.

Nous avons dit que François Villon dirigea ses pas d’abord vers Angers. François dut se trouver dans la petite ville universitaire dans les derniers jours de l'année i/|56, dans

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tous les cas au début de l’année 1467, à une époque le roi René l'animait de sa présence, il avait autour de lui sa cour de Provençaux, de Lorrains, d Italiens et de sei¬ gneurs angevins, artistes ou lettrés. René cultivait la poésie et la peinture : tout aux amours de sa seconde femme, Jeanne de Laval, il avait imaginé, dans un doux et fol transport, de la célébrer comme une bergère, tandis que lui, roi de Sicile, se donnait pour Régnault le berger. Villon a-t-il essayé de pénétrer dans ce milieu raffiné, parmi les poètes amateurs de la cour du roi de Sicile? C’est fort possible. Dans tous les cas, il n'a pas réussir. C’est un fait que, plus tard, à maître Andry Couraud, procureur à Paris du roi de Sicile, demeu¬ rant rue Saint-Jacques, il adressa une vigoureuse contre-partie de ce tableau de la vie champêtre, une brutale et voluptueuse réponse au berger par excellence qu’était alors Franc Gontier, un type de l'idylle, le simple honnête homme des champs, qui ne s'est jamais incliné devant le tyran, qui n’a pas fré¬ quenté la cour, qui trouve dans le travail rustique toute sa joie, qui aime sa mie Hélène, qui mange avec elle sur l'herbe, près du ruisseau, du fromage, du lait, des fruits et du pain bis. Et Villon exposera à maître Andry Couraud les « contredits de Franc Gontier », opposant son idéal volup¬ tueux de citadin à la vie rustique du simple berger1 :

Sur mol duvet assis, ung gras chanoine,

Lez ung brasier, en chambre bien natée,

A son costé gisant dame Sidoine,

Blanche, tendre, polie et attintée Boire ypocras, a jour et a nuytée,

Rire, jouer, mignonner et baisier,

Et nu a nu, pour mieulx des corps s’aisier,

Les vy tous deux par ung trou de mortaise :

Lors je congneus que, pour dueil appaisier,

Il n’est trésor que de vivre a son aise.

Telle est la réponse de maître François Villon aux conseils

1. T., v. i4 ?3- 1 482 .

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de maître Andry Gouraud, tout autant qu'à une célèbre pièce de Philippe de Vitry que Villon pouvait bien savoir par cœur. Adressée au procureur du roi berger, elle prend toute sa valeur légère d’ironie.

Il est extrêmement difficile de préciser l’itinéraire de François Villon à travers la France qu'il dut parcourir en partie entre iàÙy et i/j6i. Tout ce que nous savons à ce sujet, c’est le peu qu’il nous a dit, par la suite, dans son Testament ; et l'on conçoit, au surplus, qu’un homme pauvre comme il était, vagabond à demi, ne doive laisser que des traces très rares de son passage, et qui ne peuvent guère être, en prin¬ cipe, que des affaires avec la police ou la justice.

Ce qui est certain, c’est que Villon savait bien qu’il ne pou¬ vait pas rentrer à Paris. Il dut donc exploiter la charité ou la faveur de gens qui le connaissaient moins, vivant sans doute de l’existence traditionnelle des jongleurs nomades, entre¬ preneurs de spectacles, récitant leurs compositions, qui mar¬ chaient avec des souliers crevés, des robes déchirées, hébergés par ceux qui ne fermaient pas la porte sur leur passage et les écoutaient chanter ou réciter tandis que cuisait le dîner. Le pays erra Villon s’étend depuis Angers, les marches de la Bretagne et du Poitou, jusqu'en Dauphiné probablement. Car il résulte de ses confidences qu'il parcourut surtout la France centrale, en particulier le bassin de la Loire. Course indécise, comme l’écheveau des eaux du fleuve déployé autour de tant dilcs et de grèves blondes, parmi ces pays vignobles, ces lentes ondulations d'un grand et mouvant horizon dont Saint-Satur, avec son abbaye, au pied de la motte de San- cerre, ne marque peut-être pas le terme. Car Villon s'est donné pour un pauvre « mercerot » de Rennes. Et peut-être a-t-il porté la balle, comme colporteur dans les foires, jus¬ qu’en Bretagne? Dures années pendant lesquelles la Fortune l'accable de coups aveugles, il lutte contre la fatigue, la faim. Mais sa santé triomphe de tant d'obstacles. La lucidité et l’allégresse de son esprit demeurent ‘les mêmes. Il voit tant

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de villes, de choses, de gens ; il entend combien de patois et il rencontre des compagnons bien divers avec qui l'on che¬ mine en groupe.

Dans ce dur pèlerinage de l’errant, il y a des baltes dont les unes sont des séjours à la cour de Blois et à celle de Mou¬ lins ; et d’autres des séjours dans quelque basse-fosse.

Un premier passage de François Villon à Blois se place un peu après la naissance de Marie d'Orléans (19 décembre 1 40 7 ) ; et il semble qu'au cours de ce premier séjour, François fut même appointé par Charles d’Orléans, bonhomme alors tout grisonnant, et qu'il reçut aussi de lui des gages. Pourvu qu'on eût de l’esprit, on pouvait être apprécié d’un prince revenu de beaucoup d’illusions, qui trouvait dans la poésie le divertissement qu’il n’avait guère rencontré dans l’existence, un raffiné et un précieux au demeurant, mais 1 homme de France qui parlait le langage le plus frais, souple comme l’eau courante du ruisseau à travers la prairie. Vil¬ lon, sec et noir, vieilli prématurément, savait aussi se tenir dans le monde. Il composa sur le thème de la fontaine tarie la meilleure des ballades, dans ce qu’on a appelé assez impro¬ prement le « concours de Blois », alors qu’il s’agit plutôt d’une collection de pièces d’album : il trouva dans les con¬ tradictions proposées par le premier vers :

Je meurs de soif auprès de la fontaine,

les mots qui le peignent mieux que tout portrait :

Je riz en pleurs.

Le bon Charles d’Orléans avait trouvé ce jour-là le maître en poésie qu'il n'avait pas encore rencontré. Villon sut entin llatter le prince « clément » qui fit insérer cette composition dans son cher livre de poésies il écrivait de sa main. Ce morceau n’a pas été transcrit par Villon, comme on Fa dit. Mais il a été certainement copié sur ses propres papiers. Et ]a pièce macaronique qui suit, bien limée et spirituelle,.

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transcrite de la même petite écriture caractéristique, paraît bien aussi de Villon; elle nous le montre ayant feuilleté l’album du prince qu’il nomme plaisamment un <c saint livre ».

On ne sait pas non plus très exactement à quel moment on doit placer le voyage que François Villon lit à Moulins. Il avait traversé antérieurement la Beauce quand il arriva dans la gracieuse cité des ducs de Bourbon, la bonne ville « d’Espérance »,

En cheminant sans croix ne pille.

Lejeune duc de Bourbon, Jean II, était lui-même un rimeur assez habile; et Moulins, à l’instar de Blois, passait pour un autre « séjour d’honneur ». François Villon était en somme originaire de ce pays par son père. Aussi, dans la charmante requête sous forme de ballade qu'il composa pour demander un secours, et qui est restée un modèle du genre, du plus espiègle esprit, il ne manqua pas de rappeler à Jean de Bourbon qu’il était « son seigneur » :

A prince n’a ung denier emprunté,

Fors a vous seul, vostre humble créature.

De six escus que luy avez preste,

Cela pieça il meist en nourriture.

Tout se paiera ensemble, c’est droiture,

Mais ce sera legierement et prest;

Car, si du glan rencontre en la forest D’entour Patay, et chastaignes ont vente,

Paie serez sans delay ny arrest :

Vous n’y perdrez seulement que l’attente...

Nous ignorons pour quelle cause François Villon était dans les prisons d’Orléans au cours de l’été de i/j6o. Mais il est certain qu’il en sortit à l’occasion de la première entrée de Marie d’Orléans dans la capitale du duché. Et dans un Dit étrange, farci de mots latins, de souvenirs classiques, il célébra le port assuré de la petite fille de trois ans qu’il nommera encore sage Cassa ndre, noble Didon, belle Echo, digne Judith

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et chaste Lucrèce! Autant dire que Villon se battait les flancs, qu'il cherchait surtout à montrer son érudition et ses lettres, qu'il désirait, celui-là qui signait déjà : « Yostre povre esco- lier Françoys », recouvrer les « gaiges » qu’il avait eus jadis dans la maison d’Orléans. Mais ce deuxième séjour à Blois de maître François devait être de peu de durée.

C'est encore dans une geôle que nous retrouverons, l’été suivant, Villon, dans la « mauvaise et dure » prison épisco¬ pale de Meung-sur-Loire, sous la main de Thibaud d’Auxi- gny, l’évêque auquel le poète voua une haine atroce. Non loin, à Monlpipeau, Colin de Cayeux, ancien associé de Villon, un Coquillard, s’était fait prendre ; les évêques d'Orléans y avaient justice et seigneurie. Et, vraisemblablement, Villon fut emprisonné à la suite de cette opération.

Il souffrit terriblement dans cette geôle, sans doute l’étage inférieur de la vieille tour dite de Manassès, que dominait le château de l’évêque. Villon avait les dents bien longues; il avait très faim, ne recevant de l’évêque qu’un peu d’eau et une petite miche de pain. Mais, sous le « bandeau de pierre » que formaient les murs de sa geôle, Villon redressait la tête, aussi indomptable qu’incorrigible, le dur et sec Villon : et, si proche de la mort, il trouvait les accents les plus âpres, les traits les plus joyeux pour demander à ses amis et au nouveau prince des lettres de grâce qui le rendraient à la lumière du jour:

Aiez pitié, aiez pitié de moy,

A tout le moins, si vous plaist, mes amis !

En fosse gis, non pas soubz houx ne may,

En cest exil ouquel je suis transmis Par Fortune, comme Dieu l’a permis.

Filles, amans, jeunes gens et nouveaulx,

Danceurs, saulteurs, faisans les piez de veaux,

Vifz comme dars, agus comme aguillon,

Gousiers tintans cler comme cascaveaux,

Le lesserez la, le povre Villon P

L’évêque Thibaud d’Auxigny, il le déchira, disant qu’il

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n’était pas son serf, son esclave, pas plus qu'il n’était sa biche, insinuant par qu'il avait des mœurs mauvaises; s’il prie pour lui, c’est pour réciter le psaume l’on peut lire: « Que ses jours soient peu nombreux et qu’un autre reçoive son évêché. » Villon l’insulte, le nomme Tacque Thibaud, du nom d’un favori du duc de Berry, un voleur détesté du peuple, et un infâme. Tout ce que nous savons de Thibaud d’Auxigny donne à croire qu’il fut surtout un rigide observateur de ses droits et du droit, respectant la discipline et la faisant respecter, qui se montra particulièrement âpre et avare. Mais le droit est souvent la cruauté même. Quoi qu’il en soit, Villon avait poussé un cri joyeux, comme prophétique : un prince nouveau venait de succéder au « grant Charles » : c’était le roi Louis XI. Las des fêtes de Paris, défiant de son naturel, il désirait gagner le plus tôt possible son cher pays de Touraine.

Louis chemina avec le vieux duc d’Orléans; et le roi de France entra dans la capitale de son duché, le 3o sep¬ tembre 1 46 1 . La route qui menait à Tours passait par Meung. De droit les prisonniers étaient délivrés en signe de joyeux avènement. C’est ainsi qu’en cette saison d’automne François Villon put revoir la lumière du jour et que nous devons au roi Louis XI le Grant Testament. Car, après quelques formalités d’usage, au terme de cinq ans d’exil, Villon put rentrer dans Paris.

*

* *

Villon revenait à Paris bien changé, mûri par l’expérience, obsédé par l'idée d’une mort prochaine à laquelle il avait échappé plusieurs fois comme par miracle. Il est dans sa trentième année, et il a bu toutes ses hontes. Il vient de faire, tapi dans un coin, comme un chien, le plus pathétique des examens de conscience dans son « Débat du Cuer et du Corps », qui date de l'année 1 46 1 . Là, il a vraiment mis son cœur à nu. Et François a conclu sans espérance : chacun porte son far-

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deau dans la vie ; l'iniluence de la planète de Saturne, l'astre des malchanceux, a fait le mien plus lourd :

Qu’est ce que j’oy? Ce suis je. Qui? Ton cuer,

Qui ne tient mais qu'a ung petit filet :

Force n’ay plus, substance ne liqueur,

Quant je te voy retraict ainsi seulet,

Com povre chien tapy en reculet.

Pour quoy est ce? Pour ta folle plaisance.

Que t’en'chault il? J’en ay la desplaisance.

Laisse m’en paix! Pour quoy? J’y penseray. -

Quant sera ce? Quant seray hors d’enfance.

Plus ne t’en dis. Et je m’en passeray !...

Veulx tu vivre? Dieu m’en doint la puissance !

Il te fault... Quoy ? Remors de conscience,

Lire sans fin. En quoy? Lire en science,

Laisser les folz ! Bien j’y adviseray.

Or le retien ! J’en ay bien souvenance.—

N' atens pas tant que tourne a desplaisance.

Plus ne t’en dis. Et je m’en passeray.

C’est dans cette disposition d’esprit, sur la voie de la con¬ naissance du bien plutôt que sur le chemin du bien lui-même, sceptique aussi sur l'efficacité des conseils de son cœur, que Villon gagna son cher Paris.

Il ne dut pas d'ailleurs s'y montrer bien brillant ; nous avons même lieu de croire qu’il s'y cacha tout d’abord.

C’est à Paris qu'il écrivit le Testament en 1461, probable¬ ment au cours de l'hiver. Peut-être tomba-t-il malade, et de cette situation a-t-il tiré l'idée de son poème. Villon était dans tous les cas vieilli ; il toussait, avait perdu cheveux et sourcils, ressemblait exactement à un navet qu’on vient de peler. Il se cachait, car, assurait-il, celui qui aurait découvert son gîte, le lit sur lequel il était couché, se serait montré plus fort que le devin auquel on s'adressait en ce temps-là pour retrouver les objets perdus. Mais il avait beau voir clair dans sa conscience, déclarer qu’il 11e serait plus un voleur, comme il l avait été, par faiblesse, par « lâcheté », citer Paul,

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parler gravement à ses compagnons qu’il ne nomme plus de « beaux enfants » couronnés de chapeaux de roses, mais des fous, des malheureux, on voit surtout que Villon s'exhor¬ tait au bien, criant à tout propos : « Loué soit le doulx Jésus- Christ ». Comme il se sentait faible, avec cette inconstance dans le cœur, comme un ver qui ronge le fruit :

Rien ne hais que perseverance !

Quel passé remontait en lui, avec sa vieille vie mauvaise, des habitudes déjà anciennes qui tout à coup doivent emporter les faibles remparts dont il a cru fortifier sa conscience! Ce qui n’était pas mal vu d'ailleurs. Car, après ces belles pro¬ testations d’honnêteté, nous retrouvons François Villon prisonnier au Châtelet « pour un certain vol dont il était chargé», le 2 novembre 1/162.

Sans doute l’affaire n’était pas bien grave, puisqu’il est question, presque immédiatement, de sa mise en liberté. Mais cette arrestation eut pour Villon une conséquence qu’il redoutait sans doute et qui était, vraisemblablement, la raison pour laquelle il se cachait : elle réveilla la vieille affaire du vol du collège de Navarre et dévoila sa présence à Paris. On l’ignorait alors ; car le bedeau de la Faculté de Théologie, maître Laurens Poutrel, qui appartenait à la communauté de Saint-Benoît et demeurait non loin du cloître, rue des Noyers, à l’enseigne de Sainte-Marie-Madeleine,- aurait bien su l’y découvrir. Et si François Villon avait pris une lettre de rémission après sa sortie de la geôle de Meiing, cette grâce ne le mettait pas à l’abri des restitutions matérielles de son vol. A la lin de l'année 1 458 , quand fut arrêté Guy Tabary, la Faculté avait composé avec sa mère, pour la somme de 5o écus d’or payables en deux termes. La mère de Tabary, la pauvre mère de ce mauvais clerc, paya l’année suivante le complé¬ ment de la somme, moyennant promesse de laquelle son fils avait été mis en liberté. L’important pour la Faculté était de rentrer dans son argent. Ainsi, au moment François Villon

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allait être élargi du Châtelet, la Faculté de Théologie fit oppo¬ sition à la délivrance du voleur de ses écus ; elle délégua maître Laurens Poutre] pour négocier avec le prisonnier qui fut interrogé sur cette vieille et pénible affaire. François Villon dut faire alors des aveux complets. Laurens Poutrel n’ignorait pas que François avait encore à Paris des amis influents et des parents. Poutrel connaissait bien Guillaume de Villon qui avait déjà tiré maître François de maints bouil¬ lons. La mère du poète, la pauvre femme, qui n’était pas plus riche que la mère du mauvais clerc Tabary, mais qui l’aimait d'un si tendre et robuste amour, ferait certainement quelque chose pour lui.

Ce qui est certain, c’est qu’avant le 7 novembre 1462, Laurens Poutrel obtint de François Villon la promesse que celui-ci rendrait les 120 écus d’or dans le délai de trois ans: moyennant quoi il fut élargi.

Ainsi le pauvre Villon devait payer 4o écus par an à la Faculté sous peine de se voir emprisonné de nouveau ! Sans doute, il pouvait arriver à trouver cette somme, puisque Laurens Poutrel lui faisait ce crédit: le vieux bedeau, qui le connaissait bien, n’aurait pas été sa dupe. Mais il faut avouer que, pour un homme qui commençait à se reprendre, c’était une charge écrasante qui pouvait bien le décourager. Le vol du collège de Navarre fut le plus grand malheur de Villon, comme il reste sa plus lourde faute. Jamais il ne pourra échapper aux conséquences de cette lamentable affaire.

Le pauvre François retourna vraisemblablement demeurer dans sa chambre d’écolier, au cloître Saint-Benoît ; il ne devait jouir que d’un mois de liberté. Mais il faut reconnaître que dans l’affaire qui l’amena, une fois de plus, devant le Châtelet, François Villon n'avait joué presque aucun rôle. L’astre de Saturne le poursuivait de sa maléfique inlluence.

François avait, en ce temps-là, lié connaissance avec un certain Robin Dogis, qui demeurait rue de la Parcheminerie, à l’enseigne du Chariot, presque au coin de la rue de La

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Harpe. Ce Robin Dogis avait pour ami un nommé Hutin du Moustier, qui n’était pas plus mauvais qu’un autre, et qui sera même plus tard sergent à verge au Châtelet. Mais, parmi les fréquentations de Dogis, on remarquait un clerc querel¬ leur et violent, Rogier Pichart, un de ces hommes qui ont toujours l’insulte à la bouche et en viennent facilement aux coups.

Or, un soir, François Villon gagna la rue de la Parchemi- nerie (la ruelle étroite qui s’étendait entre la rue du Petit- Pont et la grand’rue de La Harpe, habitaient les parche- miniers et sur laquelle ouvraient des échoppes de scribes et d’écrivains); et il demanda à Robin Dogis s’il ne lui donne¬ rait pas à souper. Certainement il n’avait pas de quoi manger ce soir-là. Robin Dogis se montra disposé à satisfaire à sa demande; avec eux vinrent souper Rogier Pichart et Hutin du Moustier. Quand le repas fut fini, il pouvait être sept ou huit heures du soir. On quitta la maison de Dogis pour se rendre dans la chambre de maître François, bien vraisembla¬ blement la chambre d’écolier qu’il avait toujours eue au cloître Saint-Benoît, car Villon monta la rue Saint-.lacques avec ses trois compagnons.

11 y avait là, à main gauche, touchant à la taverne de la Mule, et presque en face de l’entrée du couvent des Mathurins, l’écritoire, c’est-à-dire la boutique de maître François Ferre- bouc, notaire pontifical, un de ces nombreux notaires qui exerçaient en France leur office par privilège du pape, au grand dam des notaires royaux et du Châtelet, et qui authen¬ tiquaient leurs actes en y dessinant la clef de saint Pierre. Les actes étaient alors si longs que, malgré le règlement du couvre-feu, les notaires étaient autorisés à travailler le soir; et souvent on voyait dans la nuit des lumières brillera leur auvent, éclairant de jeunes clercs penchés sur leurs rouleaux. Vénérable et discrète personne maître François Ferrebouc était un homme considérable, établi rue Saint-Jacques en i45i, qui pouvait bien connaître Villon. Étudiant à Paris, licencié

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en décret, prêtre, jouissant des bénéfices de plusieurs chapel¬ lenies, il possédait diverses maisons dans la ville. Il figure parmi les notaires qui transcrivirent le Procès de Réhabilita¬ tion de Jeanne d’Arc; et, comme scribe de l’official de Paris, il avait assisté à l’interrogatoire de Guy Tabary, le voleur du collège de Navarre. Au demeurant, maître François Ferrebouc était un lettré, un homme « parfait » au dire de l’humaniste Gaguin; un ami des plus riches familles parisiennes et des gens du Châtelet.

Or, Rogier Pichart, le clerc querelleur, voyant de la lumière à l’auvent de l’écritoire de Ferrebouc, s’arrêta à la fenêtre, commença à se moquer des scribes qui travaillaient; il cracha dans leur chambre. Les clercs sortent dans la nuit, avec la chandelle allumée, interrogeant : « Quels paillards sont-ce là? » Mais Pichart leur demanda s’ils voulaient « acheter des llùtes » : sans doute, il entendait leur montrer de quel bois ces flûtes étaient faites, puisqu’il s’apprêtait à les battre. 11 y eut mêlée et, au cours de la rixe, les clercs de Ferrebouc s’emparèrent de Hutin du Moustier, le traînèrent dans l’hôtel aux cris de : « Au meurtre! on me tue! je suis mort! » Alors on vit maître François Ferrebouc sortir de la maison et pousser si rudement Robin Dogis qu’il le fit rouler par terre; mais dès qu’il se fut relevé, Dogis frappa d’un coup de dague la discrète et vénérable personne du notaire. Après quoi Robin Dogis rejoignit Rogier Pichart qui s’était enfui dans l’église Saint-Renoît-le-Rétourné, l’avait déjà sans doute précédé Villon. Là, Dogis lui fit de sanglants reproches, déclarant au clerc querelleur, cause de l’affaire dont il prévoyait déjà toutes les funestes conséquences, qu’il n'était qu’un très mauvais paillard. Sur quoi Robin Dogis s’en retourna coucher en